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Sectes et sociétés secrètes - 2. Analyse des besoins Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Écrit par Yves-Fred Boisset   

SECTES, SOCIÉTÉS SECRÈTES

ET SOCIÉTES INITIATIQUES

 

ANALYSE DES BESOINS

 Les besoins sont de trois ordres :

- d'ordre religieux,

- d'ordre social,

- d'ordre psychologique.

Les besoins d'ordre religieux ressortissent à cette nécessité qui est en nous (même si l'on s'en défend) d'élever notre pen­sée au-dessus et au-delà des contin­gences terrestres et matérielles dans lesquelles nous nous débat­tons comme des animaux pris au piège. On me rétorquera que pour la satisfaction de ces be­soins on a inventé les religions comme on a inventé la philo­sophie pour combler les besoins intellectuels. A mon tour, je rétorquerai que si la pauvreté intellec­tuelle des dogmes et autres enseignements confession­nels peut à l'évi­dence suf­fire à clouer le bec aux êtres simples, elle est loin d'étancher la soif de ceux qui préfè­rent asseoir leurs idées sur la connaissance et la compréhension que sur la foi et le mystère.

Ce que nous désirons comprendre - et c'est tout à fait légitime - ce sont les rouages de l'univers. Or, si aujourd'hui la vulgarisation scientifique met à la portée du grand nombre les éléments nécessaires à la connaissance et à la com­préhen­sion de ces rouages, il n'en fut pas toujours ainsi et, jusqu'à une époque re­lative­ment récente, seuls les théologiens étaient censés détenir la clef de ces mys­tères et refusaient de les communiquer soit qu'ils ne les connussent pas eux-mê­mes, soit qu'ils aient eu pour consigne de ne les point divulguer en vertu de ce viel adage qui recommande de ne pas jeter de perles aux pourceaux. Dans le même temps, ils faisaient arrêter, condamner et assassiner les chercheurs qui ne parlaient pas de perles mais d'observations et ne prenaient pas leurs semblables pour des pour­ceaux mais pour des humains à part entière.

Devant l'entêtement des religions à ne pas reconnaître le droit à chacun de s'instruire et de se forger sa propre idée à propos des grands problèmes de l'uni­vers et de la vie, les sociétés initiatiques ont trouvé tout naturellement leur place. Bien sûr, leur clientèle ne se rencontrait que parmi des Lettrés ; elles n'avaient pas pour rôle d'alphabétiser les masses ni de dispenser des cours de rattrapage pour bourgeois gentilshommes. Ce que l'on apprenait dans ses sociétés initiati­ques res­semblait par de nombreux aspects aux études théologiques mais s'en écartait ce­pendant par une approche différente des mystères en ceci que, loin de s'en tenir à une vision unique de l'enseignement d'ordre religieux classique qui ne dé­coule que des Écritures vétéro et néo-testamentaires et d'ignorer sciemment les autres sources, on y intégrait d'autres formes de la pensée traditionnelle, telles que le manichéisme jadis professé en Iran par Zarathoustra, la gnose, sorte de confron­tation entre les traditions hébraïque et héllénique et qui avait été combat­tue par les conciles des premiers siècles du christianisme, la cabale issue de la rencontre judéo-arabe en Espagne et en Provence et qui voulait être une espèce d'explica­tion pythagoricienne (donc basée sur les Nombres) de la Genèse, l'al­chimie qui, derrière de prétendues manipulations chymiques, essayait de démontrer la loi capitale de l'univers qui est tout à la fois unité dans son principe et dans son commence­ment, et diversité dans ses manifesta­tions et son déroulement.

Les adeptes (c'est ainsi qu'on appelait les membres des sociétés initiatiques de l'époque) étaient taxés d'hérésie, autrement dit d'avoir commis le plus grand péché que l'on pût commettre en ce temps-là. Quand ils tombaient entre les mains des tribunaux ecclésiastiques qui s'illustrèrent si bien sous la Sainte Inquisition, ils étaient soumis au Jugement de Dieu, entendez la torture.

De nos jours, perdus dans la froide indifférence des métropoles anonymes, déçus par ces religions qui les ont trompés et désespérés de voir la dégradation de la société, nombreux sont ceux qui se tournent vers les messages des sociétés ini­tiatiques dans l'espoir d'y trouver une réponse à leurs préoccupations spirituelles.

Les besoins d'ordre social sont très proches des préoccupations quotidien­nes. Ils sont dominés par l'esprit de caste et de classe qui gère les rapports so­ciaux des individus.

Les privilégiés vont rechercher au sein d'une secte, d'une société secrète ou d'une société initiatique une sorte de protection tant ils vivent dans la crainte d'être spoliés, crainte que leur insolence ne suffit pas toujours à masquer. Ren­con­trer des gens de leur classe en des lieux généralement inaccessibles aux ma­nants les rassure.

Les non-privilégiés vont à leur tour rechercher dans ce genre d'établisse­ment une sorte de stimulation et la nécessité d'appartenir à un groupe mystérieux en dépit de la modestie de leur condition sociale.

Certes, les uns comme les autres pourraient se contenter d'adhérer à des organisations professionnelles ou syndicales (il y en a pour tous les goûts et pour tous les rangs). Mais, pour aussi honorables qu'elles soient, ces organisations ne sont que des forums et rien que des forums où l'on entre et d'où l'on sort comme d'un moulin... à paroles. Il y manque le sel d'une clandestinité plus ou moins ef­fective et l'idée bien flatteuse que l'on fait partie d'une élite même si le débat ne vole guère plus haut que dans les organisations officielles sus-citées.

Cependant, très peu de sectes, sociétés secrètes ou, à fortiori, de sociétés initiatiques pratiquent ce clivage socioprofessionnel. La franc-maçonnerie, entre autres, s'est fait un devoir de ne jamais en tenir compte dans le recrutement de ses membres et l'on peut y voir des patrons, des cadres ou de simples employés ou ouvriers cohabiter dans les mêmes loges.

Les besoins d'ordre psychologique sont à la fois plus subtils et plus pro­fonds. Ces besoins concernent des individus qui ont besoin de se retrouver et de s'affirmer à l'intérieur d'un groupe différent de ceux dans lesquels ils évoluent habituellement : familial, professionnel, etc. Ils pratiquent une sorte de fuite en avant et essaient, peut être sans s'en rendre bien compte, d'échapper à la fatalité de leur destin ou à la banalité de leur quotidien.

En cherchant à entrer dans une secte, une société secrète ou même une société initiatique (en fonction de leurs goûts), ils essaient de vivre une aventure, cette aventure souvent mal définie dont nous avons tous rêvée un jour dans notre existence. Partir... vers ailleurs, vers un ailleurs toujours plus merveilleux, bien au delà des horizons bornés de notre condition ordinaire. Mais voilà ! Tout le monde n'a pas les moyens de partir. Les rêves de l'ailleurs sont peuplés de velléi­taires.

On observera que beaucoup de membres des sectes et sociétés qui font l'objet de cet article y sont venus un jour dans l'espoir non avoué de vivre une aventure sans frais et sans risques, du moins le croient-ils. Il est reconnu que si les femmes puisent dans la maternité l'aventure suprême de leur existence, les hom­mes ont besoin d'orner leur vie d'une aventure aux fins de s'accomplir ; c'est d'une certaine manière leur grossesse. De ce point de vue, l'appartenance à une secte ou à quelque autre société secrète ou initiatique peut être de nature à gom­mer en partie la privation frustrante d'aventure qui est le lot de la très grande majorité d'entre nous.

Il est quand même plus facile de se glisser dans le sillage douillet d'un gou­rou ou d'un grand maître que de voguer vers des terres inconnues en admet­tant qu'il en existe encore.

Non moins important est l'incontournable besoin qu'ont les hommes d'ap­partenir à un égrégore. La solitude fait peur et nous sommes tous des « naufragés solitaires » même si, en raison de nos activités sociales, nous croisons chaque jour des dizaines et des dizaines de nos semblables. Les diverses associations publi­ques auxquelles il est possible d'adhérer et au sein desquelles il est même possi­ble de militer pour peu qu'on en ait la volonté et que l'on montre un minimum de compétences ne sont jamais porteuses de ce sentiment d'appartenir à un égrégore particulier où ne peuvent être admis que des individus supérieurs, choisis avec soin pour partager une connaissance sacrée dont la divulgation, dit-on, ferait plus de mal que de bien si elle tombait chez des êtres non élus et, par conséquent, non préparés à la recevoir, autrement dit non initiables.

Dans les groupes humains traditionnels, l'initiation des jeunes gens qui se déroulait généralement autour de la puberté donnait lieu à des cérémonies rituel­les parsemées d'épreuves physiques et psychologiques souvent pénibles et parfois mutilantes dont la finalité était de marquer le passage de l'enfance au monde des adultes. Cette initiation concernait tous les membres de la communauté, nul ne pouvait s'y soustraire. Il n'était donc point question de constituer une élite parti­culière et seuls les jeunes gens appelés à remplir ultérieurement des fonctions di­rigeantes religieuses ou politiques subissaient une initiation plus pointue dont ils s'engageaient à ne jamais révéler les rites ou les enseignements. En un temps où le gouvernement des populations passait davantage par l'empirisme et le specta­cu­laire - patience, on y revient ! - que par la science politique, ces initiations se pro­posaient de donner aux heureux récipiendaires une distinction particulière et mystérieuse qui les ferait respecter et obéir par leurs sujets.

Le baptême des chrétiens donné à la naissance, la première communion située à la charnière de l'enfance et de l'adolescence, l'ordination des prêtres pour­suivent le même objectif : d'abord rattacher à un égrégore le nouveau-né (ce qui peut être considéré comme un abus de pouvoir et un viol de conscience même si, de nos jours, on accorde plus d'importance au gueuleton qu'à l'ondoiement) puis l'intégrer à une communauté et enfin, pour ce qui concerne l'ordination, former un encadrement aliéné par une impressionnante cérémonie venue du fond des âges.

Tous les rituels de réception, dans toutes les sectes, sociétés secrètes ou pseudo-initiatiques, sont mis en scène avec une grande précision et un parfait dosage des mots et des effets afin de déclencher chez le récipiendaire le choc psychologique indispensable à son intégration passive dans le groupe. Ils lui apprennent, à son insu, à se soumettre et à obéir aux maîtres, condition absolue à son propre avan­cement dans la hiérarchie.

De l'Antiquité à nos jours, des peuplades primitives à nos peuples indus­trialisés, le besoin psychologique d'appartenir à un groupe ou groupuscule fermé et secret est invariable.

ANALYSE DES MOYENS

 

 Les moyens s'appliquent à trois étapes successives :

- le recrutement,

- l'endoctrinement,

- l'attachement.

En raison même du caractère secret dont elles aiment à s'envelopper frileu­sement les sectes, sociétés secrètes et sociétés pseudo-initiatiques recrutent de préférence par cooptation en fuyant toute forme de publicité. Les membres de l'organisation, aussitôt qu'ils ont fait la preuve de leur attachement et de leur loyauté, ont pour mission de rechercher dans le monde profane et parmi leurs amis et collègues de futurs candidats. Bien entendu, les critères varient d'une association à l'autre ; ils dépendent de la personnalité de l'association et, plus encore, des buts qu'elle poursuit dans le domaine qui lui est propre.

Les choses se passent en général de la manière suivante : un initiable est un jour contacté par un membre dont il ignore bien entendu la qualité. La conver­sation, la plupart du temps stéréotypée et apprise par cœur, aura pour objectif d'éveiller la curiosité du profane et à l'amener tout doucement à poser des ques­tions auxquelles il sera répondu de façon évasive, avec plein de sous-entendus, ce qui aura pour effet d'exciter encore plus sa curiosité. Comme par hasard, mais le hasard ne joue aucun rôle en l'affaire, il rencontrera dans les jours qui suivent d'autres interlocuteurs tout aussi mystérieux qui le testeront sans qu'il s'en aper­çoive.

Cela, c'est la manière douce, utilisée dans la plupart des sociétés pseudo-initiati­ques et dans quelques sectes pas trop hards. (Comme l'on parle, en toxicologie, de drogues douces et de drogues dures, on peut, par analogie, parler de sectes douces et de sectes dures.)  Dans d'autres contextes, on utilise des moyens plus radicaux pour embrigader les futurs membres. La drogue, l'al­cool, le chantage, la menace, font souvent partie de l'arsenal des rabatteurs qui ne perdent pas leur temps dans l'exégèse des grandes théories philosophiques. D'au­tres fois encore, on propulsera dans les bras et dans la couche d'un candidat po­tentiel une jeune et agréable personne du sexe opposé (et parfois du même, car il en faut pour tous les goûts) qui, en possession des techniques bien connues des prostitué(e)s, conduira gentiment sa proie vers le sentier que l'on dit lumineux bien qu'il chemine dans une forêt d'obscurantisme.

Enfin, n'oublions pas de mentionner l'enlèvement qui touche en priorité les mineurs. On sait que, chaque année, disparaissent des personnes jeunes dont on ne retrouvera jamais la trace ni même le cadavre comme si elles s'étaient volatili­sées. Pourtant, elles sont bien vivantes quelque part, sur des trottoirs lointains ou dans des sectes dures qui ne s'embarrassent pas de considérations humanistes pour gonfler leurs effectifs.

Il ne suffit pas de recruter, encore faut-il endoctriner les recrues. Cette activité constitue la deuxième partie de la mission des sectes et des sociétés se­crè­tes et initiatiques.

Or, pour endoctriner, il est indispensable d'avoir une doctrine. Quelques unes de ces organisations se réclament de traditions anciennes pêchées dans les eaux fertiles de l'Antiquité et du Moyen Âge. Il suffit de jeter son filet pour en ramener autant que l'on veut. D'autres, peut-être par souci d'originalité ou bien par ignorance du passé, préfèrent inventer de toutes pièces des traditions.

Chez les premiers, on croise un amalgame plus ou moins réussi des vieilles croyances mythologiques ou pharaoniques et, chez ceux qui veulent aller plus loin, hindouistes ou extrême-orientales. A noter que ces repreneurs font gé­néra­lement l'impasse sur les anciennes religions africaines (racisme ?) ainsi que sur les traditions qu'avaient développées sur le continent américain les civilisa­tions pré­colombiennes avant que les conquistadores ne les détruisissent aux noms de la croix et de la charité chrétienne.

Chez les seconds, on rencontre les enseignements les plus farfelus souvent sortis tout crus du cerveau dérangé d'un prophète. Pour des raisons qu'il serait trop long d'analyser ici il se trouve que les plus beaux échantillons desdits pro­phè­tes sévissent principalement aux États-Unis, pays où l'on a tous les droits, même celui de prendre ses concitoyens pour des imbéciles et de les exploiter, à la condition expresse de ne pas tricher avec le fisc.

Mais quelles que soient la forme et la vocation d'une secte ou d'une société secrète ou pseudo-initiatique, on ne peut échapper au « lavage de cerveau » qui repose sur une doctrine toujours présentée comme étant très ancienne et ce dans le but évi­dent de poser des fondements factices mais rassurants propres à faire croire aux adeptes qu'ils sont les héritiers d'une longue lignée d'initiés qui a compté de très grandes personnalités de l'Histoire qui, comme c'est regrettable !, ne sont plus là pour confirmer ou infirmer leur appartenance Et n'est-il pas flatteur d'être admis dans un égrégore venu du fond des âges, encore que les doctrinaires se gardent bien d'être trop précis à propos des dates ?

Les maîtres ne vivent pas de l'air du temps. Aussi faut-il impérativement que les adeptes qui ont eu l'immense chance d'avoir été admis à s'imprégner de la bonne parole sachent se montrer généreux et exprimer leur reconnaissance à coups de dons quitte à aller jusqu'à la ruine comme cela s'est déjà vu.

Lorsque les impétrants ont été recrutés et ont commencé à subir l'endoctri­nement, il reste à mettre en action une troisième série de moyens propres à les attacher. Les sectes, les sociétés secrètes et pseudo-initiatiques n'apprécient pas le turn-over.

Le membre qui, pour une raison ou une autre, émet le désir de quitter la communauté se trouve en butte à toutes sortes de pressions qui peuvent parfois dégénérer. Ce n'est pas tant la perte d'un adepte (un gogo de perdu, dix de retrou­vés, ne dit-on pas ?) qui gêne les maîtres que le risque de voir le sortant raconter un peu partout ce qu'il a vu et entendu durant son passage dans l'organisation.

Toutes ces organisations ne vont pas jusqu'à préméditer et perpétrer l'as­sassinat du déserteur. Ce genre de conclusion est surtout le fait des sociétés se­crè­tes politiques dont on peut comprendre que leurs dirigeants ne puissent pas pren­dre de trop grands risques.

Dans les sectes, on préfère pratiquer le dépouillement maté­riel de l'adepte ce qui aura pour effet de rendre sa reconversion dans la vie nor­male fort difficile sinon impossible, sachant que, concurremment à cette spolia­tion, on l'aura coupé de sa famille et de ses amis et que le lavage de cerveau aura affaibli, voire annihilé, ses capacités intellectuelles sans lesquelles il est bien ha­sardeux de se faire ou de se refaire une place au soleil.

Un autre moyen d'aliénation fort usité dans ces contextes réside dans l'ac­coutumance aux stupéfiants. Dès son admission, l'adepte est fréquemment invité à pratiquer la toxicomanie qu'on lui présente comme étant un des meilleurs adju­vants à la réalisation de son Nirvana. Les prises collectives de drogues alter­nent avec les séances collectives de prières et de chants incantatoires. L'ensemble de ces pratiques conjugué avec une sous-nutrition orchestré et avec l'exercice d'une stricte discipline et la répétition à heures régulières de mots et de phrases prononcés sur un ton monocorde avec des effets de canon conduit inexorablement à la disparition progressive de l'esprit cri­tique.

C'est bien le résultat recherché. L'esprit critique que l'on ne cultivera ja­mais assez est notre seul vrai rempart contre les manipulations psychologiques qui nous menacent à chaque instant. Nous ne devons jamais relâcher notre vigi­lance. C'est en cela que réside le véritable éveil et non point dans des simulacres exotiques qui ne débouchent que sur l'abrutissement des individus. Il semblerait que les gouvernements ne l'aient pas bien compris qui ne se mobilisent que très molle­ment contre les sectes et ne daignent s'y intéresser que si leurs comptables ont oublié d'acquitter la T.V.A. sur les gris-gris et autres talismans.

 

ANALYSE DES OBJECTIFS

Bien peu nombreux sont les adhérents des sectes, sociétés secrètes et so­ciétés pseudo-initiatiques qui peuvent se vanter d'être instruits des véritables finalités poursuivies par l'organisation.

Ces finalités peuvent faire l'objet d'un triple classement qui répond à trois objectifs:

- pécuniaires,

- politiques,

- occultes.

Les objectifs pécuniaires sont les plus ordinaires et, aussi, les plus cou­rants. Beaucoup de sectes et sociétés secrètes ne poursuivent d'autre idéal que celui de plumer  leurs adhérents par le biais des droits d'entrée et des cotisations, souvent fort élevés, débours obligatoires auxquels il faut ajouter l'obligation d'acquérir à titre onéreux des gadgets déclarés indispensables au bon déroulement de la carrière. Les dons sont fréquemment sollicités et la captation d'héritage fait partie des us et coutumes de ces organisations.

Dans ce domaine il existe des techniques bien au point qui endorment la méfiance des gogos. La presse se fait parfois l'écho de ces procédés scanda­leux. Elle nous a conté récemment les mésaventures d'un jeune médecin (qui ne doit quand même pas être un ignorant) pris au piège de la trop célèbre « Église de Scientologie » à laquelle il avait abandonné des sommes considérables. Certains n'hésitent d'ailleurs pas à vendre leurs biens et ceux de leurs proches et même à s'endetter au delà de leurs possibilités. Quand ils rouvrent les yeux sur la réalité, il est déjà trop tard ; par crainte du ridicule, ils renoncent à porter plainte devant la justice et, à fortiori, à engager une procédure à l'issue toujours incertaine. Aussi, ces sectes jouent-elles sur du velours et elles ne l'ignorent pas.

Dans d'autres cas de figure qui, au demeurant, n'excluent pas les autres, certaines sectes envoient leurs membres mendier, soit en tendant la main sur la voie publique, soit en vendant au porte à porte des plaquettes rédemptrices qui expliquent, en trente-six leçons, comment on peut se garantir de la très prochaine apo­ca­lypse. Un système croisé de surveillance prévient le membre de toute tenta­tion de mettre dans sa poche l'argent recueilli qu'il doit intégralement reverser à l'or­ganisation. Plus grave encore, il est maintenant avéré que certains dealers tra­vaillent pour des sectes. Sans parler de la prostitution qui fait de certains gourous d'honorables proxénètes. Mais que voulez-vous y faire ? Si c'est le prix à payer pour aller au paradis...

Les objectifs politiques méritent plus d'attention. Bien qu'il ne faille pas voir, comme d'aucuns le voudraient, la main des sectes et des sociétés secrètes se profiler en filigrane derrière tous les grands événements de ce monde, on ne sau­rait nier l'existence de sociétés secrètes politiques placées au service des états et rémunérées et protégées par eux. S'il n'est pas conventionnel de compter les ser­vices d'espionnage et de renseignements au nombre des sociétés secrètes, on doit bien convenir que le comportement de leurs agents est souvent plus proche de celui des comploteurs que de celui des fonctionnaires, même s'ils en ont le statut officiel. S'il est vrai que, dans leur grande majorité, ces fonctionnaires sont plus près de l'archiviste besogneux que de « James Bond », il n'en demeure pas moins que les missions qui leur sont dévolues ne sont pas toujours d'une parfaite limpidité et que les manières dont ils les accomplissent sont rarement marquées du sceau de l'humanisme.

Parallèlement, on ne peut faire mine d'ignorer que derrière les politiciens en vue, ceux que l'on nous agite journellement dans les médias, ceux de la langue de bois et de la démagogie réunies, grouille toute une faune d'éminences grises qui sont censées détenir le vrai pouvoir mais dont le public ignore tout y compris les noms. Dans son roman « Les rois sans visage » (éditions Fayard, 1993), Max Gallo nous dépeint quel­ques uns de ces personnages pour le moins équivoques et dénués de scrupules, dont les mœurs sont très proches de celles de la mafia, à savoir que le chantage, la communication musclée et le meurtre y sont pratiqués sans aucun état d'âme. Les politiciens si arrogants en face des caméras sont en permanence surveillés et manipulés par ces marionnettistes masqués.

Il existe d'autres formes de sectes ou de sociétés secrètes à visée politique. Dans une monographie autoéditée en mai 199O et intitulée « Le dossier jaune du troisième millénaire », j'évoquais les moyens économiques, politiques et occultes que les Asiatiques mettaient en œuvre dans la perspective impérialiste qui est la leur. Dans ce contexte, je ne pouvais passer sous silence l'importance du rôle souterrain mais efficace joué par les sectes. Le mélange savamment dosé d'un bon tiers d'exotisme, d'un bon tiers de sport (les arts martiaux, en l'occurrence), d'un bon tiers d'érotisme (et les massages thaïlandais, alors !) et d'un très grand tiers d'arnaque, le tout sur fond de rêve et de voyage, attire bon nombre d'occiden­taux en rupture de références culturelles.

On dira bien sûr que je vois le mal partout et que je suis méfiant jusqu'à l'excès. Mais comment ne pas l'être dans un monde parasité par des interférences sordides et jeté en pâture à des intérêts concurrentiels qui ne reculent devant rien pour satisfaire leurs appétits toujours plus grands.

Dans la catégorie des objectifs occultes il faut intégrer ces sectes et ces sociétés secrètes qui mettent l'accent sur le côté ésotérique de leur mission. L'ésotérisme n'est généralement qu'un paravent commode à la fois pour attirer les naïfs et pour cacher les finalités véritables de ces organisations. On fait d'une pierre deux coups.

En raison du parfum de mysticisme dont elles aiment à s'entourer, ces sec­tes font travailler l'imagination des foules et, souvent, on leur prête des pou­voirs magiques qu'elles sont bien loin de posséder. C'est ainsi que certains au­teurs ont largement brodé sur de prétendues grandes loges blanches qui, d'un lieu seu­le­ment connu de quelques initiés, dirigeraient le monde cependant que d'au­tres ont disserté à satiété sur un Ordre noir qui aurait tiré les ficelles du nazisme et que d'autres encore enrichissent leurs éditeurs en nous contant les tribulations fa­bu­leuses de personnages énigmatiques et immortels tel le fameux comte de Saint-Germain qui, en arrière-plan, dicterait aux chefs d'état des décisions dont les rai­sons profondes échapperaient au commun des mortels, c'est-à-dire à vous et à moi. Pour ma part, je persiste à penser que le véritable moteur des décisions poli­tiques réside en fait dans ce grand fléau humain qu'est l'égoïsme des peuples et des clas­ses.

Il est une société initiatique à laquelle on a toujours voulu accorder d'im­menses pouvoirs politiques. Je veux parler de la franc-maçonnerie qui n'est pas une société secrète et encore moins une secte comme en témoigne l'abondante littérature qui lui est consacrée depuis bientôt trois siècles. En vérité, ses pouvoirs sont bien moins grands qu'on le croit et, s'il est avéré qu'elle a pu exercer une certaine influence sur le comportement d'hommes politiques au temps de la IIIe République, celle des no­tables et des radicaux qui avaient un pied dans la Chambre et l'autre dans la loge, on ne saurait lui attribuer un rôle déterminant dans la Révolution fran­çaise car, en vertu de ses origines anglaises encore fraîches à l'époque, elle était plutôt monar­chiste et ne prit le train révolutionnaire qu'en marche et encore en laissant sur le quai la majeure partie des frères.

Je sens que, à propos de la Révolution et du comportement de la franc-ma­çonnerie, vous allez me demander des nouvelles de Cagliostro. Soit. Sous ce pseudonyme se cachait un aventurier du nom réel de Joseph Balsamo qui parvint à se faire recevoir dans les salons parisiens où l'on était alors très gourmands de mystère et d'exotisme. Intriguant par vocation, ce personnage trouble qui s'était paré du titre de grand cophte fut mêlé avec le naïf cardinal de Rohan à l'affaire du collier de la reine ce qui autorisa quelques auteurs un peu pressés à en déduire qu'il aurait précipité la Révolution et la chute de la monarchie en compromettant la bergère, obéissant en cela à des maîtres occultes, ceux-là même qui « dirigent invisi­blement le monde ».

Dans un de ses ouvrages particulièrement soporifiques dont il a le secret, l'écrivain italien Umberto Eco fait mine de voir partout des sociétés initiatiques dirigeant le monde en ses moindres ressorts. Bien sûr, on ne prête qu'aux riches et beaucoup d'entre ces organisations le sont immensément grâce aux braves pi­geons qui cotisent sans compter dans l'espoir d'acquérir des pouvoirs surnaturels ou plus prosaïquement de rencontrer des personnages influents dans le sillage desquels ils pourront se glisser pour le plus grand bien de leur avenir sociopro­fessionnel.

Fabriquer des rituels imités par exemple de ceux en usage dans la franc-maçonnerie et dont la description détaillée traîne dans toutes les bibliothèques, donc à la portée de tous, imaginer des cérémonies édifiantes d'esprit sulfureux et même parfois érotique (pour ne pas dire carrément pornographique), construire tout un système légendaire à base de prétendues racines multiséculaires et, de surcroît, invérifiables, voilà qui est à la portée de n'importe qui. Et c'est bien parce que n'importe qui peut créer ex nihilo une société initiatique que l'on y trouve si souvent n'importe quoi. Aussi ne faut-il pas s'attarder devant la vitrine pseudo­mystique mais s'en aller visiter l'arrière-boutique, là où se dissimulent les tireurs de ficelles.

Yves-Fred Boisset

 
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