| Sectes et sociétés secrètes - 1. Comprendre et juger |
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| Écrit par Yves-Fred Boisset | |
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SECTES, SOCIÉTÉS SECRÈTES ET SOCIÉTES INITIATIQUES COMPRENDRE AVANT DE JUGER Je ne voudrais pas que cet article puisse ressembler à un catalogue d'idées reçues plus ou moins teintées de démagogie ou à un strict réquisitoire. Autrement dit, j'ai désiré aborder ce sujet dans un esprit impartial ayant pris soin d'évacuer tout préjugé et m'étant affranchi du souci de flatter tel ou tel lectorat. Les mots qui composent le titre de cet article ont pour effet presque assuré d'exciter la curiosité, laquelle est en l'occurrence très souvent mêlée de voyeurisme, comme en témoignent assez régulièrement les manchettes des magazines à sensation qui, d'ailleurs, n'hésitent pas à suppléer à la ténuité de leur documentation par des histoires inventées au bord du marbre et des montages photographiques réalisés dans le studio d'un complice. Je n'entends pas davantage plaider aveuglément la cause de certaines organisations sectaires et de leurs membres dont nul ne saurait ignorer la nocivité morale et économique que peu de personnalités publiques et médiatisées ont le courage de dénoncer, comme si elles craignaient des représailles, tentées qu'elles sont généralement d'accorder à ces sectes des pouvoirs soit parapolitiques, soit paranormaux, soit encore les deux, pouvoirs qu'il faut raisonnablement relativiser, étant bien entendu que la plupart des pouvoirs, quelle que soit leur nature, n'assoient leur renommée que sur la peur, la superstition et la lâcheté de ceux qui les subissent ou s'apprêtent à les subir. Pour l'heure, je prétends seulement tenter d'effectuer un tri entre les différents types d'organisations qui se réclament des diverses étiquettes secrètes ou initiatiques, organisations quelquefois redoutables, d'autres fois fantaisistes, mais d'autres fois encore aptes à éveiller une curiosité pas forcément malsaine. Je n'ai jamais cru aux globalisations hâtives, ou, si l'on préfère et pour parler plus trivialement, je dirais qu'il serait grandement inopportun de « mettre toutes ces organisations dans le même sac ». Gardons-nous des amalgames faciles et rassurants, surtout dans un domaine aussi complexe que celui qui m'a conduit à écrire les lignes qui suivent. Une étude de cette nature doit demeurer objective sous peine de perdre toute crédibilité. Il n'est pas dans mes habitudes de hurler avec les loups et encore moins avec les agneaux. Juger sans faire l'effort de comprendre relève de la plus grande malhonnêteté intellectuelle. Aussi faut-il se poser la question de savoir pourquoi, en tous temps et en tous lieux, des individus de tous les niveaux culturels et de toutes les classes sociales se sont tournés vers des organismes parallèles sans que l'on puisse s'arroger le droit de les accuser de toutes les perversités. Aussi, doit-on s'interroger sur l'existence d'un phénomène universel et permanent qui, par le fait même de son universalité et de sa permanence, ne peut pas concerner que des aventuriers et des esprits faibles, les premiers ayant pour seule vocation d'exploiter les seconds. Toutes ces organisations (sectes, sociétés secrètes et sociétés initiatiques) possèdent des points communs qui ressortissent généralement à leur aspect extérieur et à leurs méthodologies mais elles divergent sur les origines dont elles se réclament (parfois discrètement) et sur les buts qu'elles poursuivent (avec au moins autant de discrétion).
SIMILITUDES ET DISSEMBLANCES C'est à partir des définitions indispensables à une bonne base de travail que vont apparaître les similitudes et les dissemblances propres à ces différentes organisations qu'un raccourci fréquent rassemble sous le nom générique de « sectes ». Il est toujours souhaitable de se mettre d'accord sur les mots que l'on emploie ; on prévient de cette manière ces malentendus gênants qui empoisonnent le dialogue et distillent l'incompréhension entre les interlocuteurs. Dans son acception absolue, le mot secte qui vient du latin secta, mot lui-même dérivé du verbe sequi (suivre), désigne un groupement de personnes suivant soit une doctrine commune, soit un prosélyte répandant un enseignement doctrinaire particulier généralement en rupture avec les enseignements officiels et orthodoxes. La société secrète, de son côté, réunit des individus liés par une communauté d'intérêts en contradiction, voire en conflit, avec l'intérêt général. Enfin, la société initiatique a pour mission de rassembler des êtres désireux de partager un idéal d'ordre mystique ou spirituel, sachant que ce mot initiation, bien qu'il soit chargé de mystère et porteur de rêves savamment entretenus par une certaine littérature, n'a d'autre valeur lexicale que celle de commencement qui lui est presque synonyme. Ces mots sont d'une grande platitude intrinsèque et ils ne s'enflent que des notions que l'usage leur a concédées. De ce simple point de vue, on pourrait penser qu'ils recouvrent des idées très proches et qu'ils pourraient être facilement interchangeables. Or, le seul point commun qu'on reconnaît à ces trois types d'organisations réside dans le secret dont les unes et les autres sont hautement friandes et derrière lequel elles s'abritent des regards indiscrets (ou du moins croient le faire) mais qui a pour rôle véritable quoique inavoué de souder plus étroitement les membres, condition première et incontournable à la survie de l'organisation. N'oublions pas que le goût du secret est inhérent à la nature humaine, ce qui est loin d'être blâmable. Le secret partagé donne prétexte à des cérémonies de réception qui, elles aussi, se retrouvent avec des nuances dans les trois types d'organisations et au cours desquelles le secret est communiqué aux récipiendaires qui se trouvent désormais engagés dans une sorte de spirale sans retour. Cela étant réglé apparaissent les dissemblances qui sont nombreuses. Celles-ci se manifestent tant dans les modalités de recrutement des adeptes que dans les buts poursuivis par telle ou telle organisation. Les agents recruteurs des sectes chassent de préférence chez les êtres solitaires, en rupture familiale ou sentimentale, chez les «déçus des religions», et, bien entendu, dans le petit monde des exclus que chaque génération s'amuse à fabriquer. Les premiers apportent leur besoin affectif, les deuxièmes, leur mysticisme refoulé, les derniers s'accrochent à la communauté sectaire comme à l'ultime chaloupe du navire en détresse. Il n'est pas mal vu que les uns et les autres (au moins les deux premiers) rejoignent la secte avec leurs biens matériels ; si l'on doit s'en détacher selon la parabole, il est quand même bon qu'ils ne soient pas perdus pour tout le monde et surtout pas pour le gourou... Les rabatteurs des sociétés secrètes préfèrent aller à la pêche dans les milieux pollués des grandes métropoles, là où se rencontrent les « durs » et tous ceux qui ne sont pas étouffés par les scrupules. En effet, le complot politique constituant la préoccupation prioritaire de ce type d'organisation, il va de soi que l'on ne saurait y introduire des êtres indécis, romantiques ou idéalistes, à moins que l'on appelle idéal l'action de poser des bombes à retardement sous la voiture ou devant la porte cochère des « gêneurs » et de monter des commandos pour trucider les adversaires politiques ou commerciaux d'un commanditaire. Même s'ils paraissent se disputer la clientèle des « déçus de la religion » avec les recruteurs des sectes, les prosélytes des sociétés initiatiques préfèrent coopter leurs nouveaux membres parmi les intellectuels (ce qui ne veut pas dire que l'admission se fasse sur diplômes) et sur des critères philosophiques et spiritualistes. Ces organisations ayant pour perspective fondamentale et utopique de transcender la nature humaine dans l'espoir secondaire mais non moins utopique de transformer la société aux fins de la rendre plus juste, plus heureuse et plus fraternelle, ne sauraient recevoir - sinon accidentellement - des gens véhiculant des idéaux anti-humanistes et réactionnaires. De la sorte, on conviendra que ces trois types d'organisations ne sont pas concurrentes, chacune d'entre elles ayant ses pôles particuliers de recrutement, ce qui n'empêche pas que, eu égard à la confusion qui règne dans ce domaine (n'est-ce pas la rançon du secret ?) certains candidats s'égarent et se retrouvent malgré eux dans une organisation qui ne correspond pas à leurs projets, ce qui ne manque pas d'avoir des conséquences fâcheuses. Notons cependant que les erreurs d'atterrissage sont plus fréquentes entre les sectes et les sociétés initiatiques, les premières portant souvent un masque qui évoque les secondes, alors que les sociétés secrètes, en raison de leur nature, ne peuvent que rarement entretenir l'équivoque.
UNIVERSALITÉ DU PHÉNOMÈNE Sous ce titre j'entends rappeler que le phénomène qui nous préoccupe dans cet article n'est ni nouveau ni localisé. En effet, aucune époque ni aucune civilisation ne saurait se vanter de n'avoir pas connu un ou plusieurs avatars dudit phénomène. Nous savons que dans l'Antiquité, et en remontant aussi loin que les découvertes archéologiques le permettent, des groupes parallèles pullulaient aussi bien chez les Égyptiens que dans le monde gréco-romain, ces groupes étant eux-mêmes héritiers de ceux bien plus antérieurs qui s'étaient constitués dans la mosaïque péri méditerranéenne dont de nombreux vestiges sont encore visibles dans ce vaste territoire que nous appelons maintenant le Moyen-Orient et que l'on s'accorde à considérer comme le berceau de notre propre civilisation. Ces grandes étendues désertiques étaient très certainement propices à la prolifération des croyances les plus irrationnelles ; entre ces pierres blanchies par le feu du soleil ne poussait que la foi pour nourrir et désaltérer ces nomades qui suivaient les chemins de sable et de misère qui montent vers le ciel de mirage en mirage. Quand apparut plus tard, vers le XIIIe siècle avant J.-C., la première ébauche du monothéisme dont, selon la tradition biblique, Moïse aurait été le promoteur et le premier chef charismatique, on assista à un grand rassemblement des croyances. Mais cette religion nouvelle ne tarda pas à enfanter à son tour ses dissidences et, après la captivité de Babylone, germa autour du Temple une multitude de sectes. Beaucoup d'entre elles sont tombées dans l'oubli et si celle des Esséniens qui s'était installée au bord de la mer Morte a connu dans un passé récent un regain de célébrité, c'est grâce à la découverte fortuite par un jeune berger des « Manuscrits de Qumrān » sur lesquels on a beaucoup brodé dans les années cinquante juste après leur mise à jour. Évidemment on ne saurait faire l'impasse sur la plus connue et sur la plus remuante des sectes issues du monde israélite de l'Antiquité : je veux parler du christianisme qui plongea ses racines primitives dans la résistance à l'occupation romaine avant de devenir un mouvement politique ayant pour objet de déstabiliser la puissance de Rome pour enfin se dresser victorieux sur les ruines de l'Empire quand les grandes invasions du IVe siècle l'auront achevé. Il ne restera plus alors à l'évêque de Rome qu'à revêtir les habits des Césars et à s'ériger en Souverain Pontife avec les conséquences dramatiques que l'on connaît. Le Moyen Âge prit le relais en engendrant à son tour de nombreuses sociétés initiatiques auxquelles on peut, en raison de leur mode de recrutement comme de leur vocation à générer une élite socioreligieuse, apparenter les ordres de chevalerie. Ce phénomène, d'abord plutôt folklorique, connut son apogée avec les Croisades extérieures qui portèrent la guerre jusqu'en Palestine et les Croisades intérieures qui eurent pour mission d'éradiquer les schismes jaillis en réaction à l'imposture papale. De fait, ces preux chevaliers qui s'étaient engagés à défendre « la veuve et l'orphelin » (c'est dans tous les bons manuels d'Histoire) deviendront en l'occasion d'horribles mercenaires qui poursuivront leurs ambitions politiques bien après la fin des Croisades. L'Ordre des Templiers, celui des Chevaliers teutoniques et bien d'autres, se transformèrent en sociétés secrètes riches et redoutées, plus promptes à fomenter des complots qu'à entonner des psaumes à la gloire de l'Éternel, plus soucieuses d'accroître leur pouvoir temporel et financier que de sauver les malheureuses âmes des infidèles. Avec la Renaissance et l'irruption de l'humanisme qui, à défaut de transformer le monde, grava son empreinte dans les Arts et dans les Lettres, de nouvelles formes de sociétés secrètes et de sociétés initiatiques prirent corps. On ne peut nier que Luther, en affichant ses quatre-vingt-quinze propositions sous le porche de son église, troubla les esprits de son temps qui commencèrent (et ce n'était pas dommage) à se poser quelques questions pertinentes à propos du Saint-Siège, des pouvoirs exorbitants et des richesses fabuleuses que les papes avaient accumulés au long des siècles passés. Il dut y avoir comme un gigantesque séisme dont l'épicentre se situait en Saxe, terre jadis martyrisée par le très chrétien Charlemagne qui, s'il n'a pas nécessairement inventé l'école, avait découvert les vertus des « solutions finales » et des génocides organisés. Par ondes successives et concentriques, la Réforme toucha très rapidement les fondements de la chrétienté et, à travers eux, ceux de nombreux états européens parmi les plus influents de cette époque. C'est dans le même temps et dans le même contexte que se développèrent en grand nombre les sociétés initiatiques dont certaines se réclamaient d'une antiquité flatteuse remontant aux grands courants d'ordre religieux et ésotériques des civilisations antéchrétiennes. En fait, la très large majorité d'entre elles n'auraient dû se réclamer honnêtement que d'elles-mêmes ou de l'imagination de leurs fondateurs. Alchimistes, hermétistes, cabalistes, etc. se regroupaient en sociétés secrètes afin que les secrets qu'ils prétendaient détenir ne fussent point divulgués à tous ceux, y compris les grands personnages, qui ne leur paraissaient pas dignes de les partager. De la Renaissance aux « Temps modernes », il n'y a que celui de quelques révolutions et de quelques remises à l'heure des pendules sociales. Les sociétés secrètes anciennes se sont transformées et rajeunies (modes obligent) alors que les nouveaux événements en ont suscité d'autres. Les clubs politiques de l'époque révolutionnaire, les ligues pro-ceci ou anti-cela qui se trament et se débâtissent à la manière de l'ouvrage de Pénélope, les mouvements parapolitiques tel que le carbonarisme (qui se vanta longtemps d'avoir eu dans ses rangs le futur Napoléon III), sont autant, mais ne sont pas les seules, des manières de sociétés secrètes, certaines d'entre elles affichant presque ouvertement leurs projets, d'autres les dissimulant derrière des paravents pseudo-initiatiques. On assista de plus en plus au mélange des genres tant il est confortable pour une secte ou une société secrète de se maquiller aux couleurs d'une société initiatique. Mais ces artifices ne trompent que les personnes peu averties et étrangères à un sujet il est vrai peu traité dans les grands moyens d'information et, pire encore, souvent maltraité par des médias peu enclins au respect de leurs lecteurs. Après ces rapides considérations générales, le temps me semble venu de pénétrer plus avant dans le sujet et de tenter une approche des trois grandes questions que l'on est en droit de se poser quant, d'une part, aux besoins qui amènent tel ou tel individu à s'affilier à une secte, une société secrète ou une société initiatique, d'autre part, aux moyens dont usent (et abusent) ces dernières pour recruter, endoctriner et s'attacher leurs membres, enfin, aux finalités poursuivies par ces mouvements clandestins ou semi-clandestins. C'est donc à l'analyse des besoins, des moyens et des finalités, que seront consacrées les trois parties qui suivent. Yves-Fred Boisset
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Le nouveau livre d’Yves-Fred Boisset (rédacteur en chef de la revue L’Initiation) est paru aux éditions Dualpha. Son titre : Saint-Yves d'Alveydre, une philosophie secrète ; la synarchie, l’archéométrie, les clefs de l’Orient. Ce livre présente l'intégralité de la pensée et de l'oeuvre de Saint-Yves d'Alveydre et présente pour la première fois son premier ouvrage : "Les clefs de l'Orient" assorti d'un commentaire exhaustif.
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