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Géométrie française Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Écrit par Yves-Fred Boisset   

GÉOMÉTRIE FRANÇAISE

 

 

Depuis quelques décennies, on a pris la fâcheuse habitude de traiter la France d’hexagone, et je confesserais que rien ou presque rien ne m’indispose autant. D’abord, parce que le mot n’est pas beau, il sonne mal et on devrait le laisser aux spécialistes de la géométrie à qui il est bien plus utile. Ensuite, il faut tirer fortement sur les côtes et les frontières de la France pour y voir s’esquisser une forme hexagonale. Enfin, cette observation ne débouche sur aucune conclusion digne d’intérêt.

 

Pour ma part, géométrie pour géométrie, je préfère modeler la géographie de la France sur une étoile à cinq branches comme je m’en suis expliqué en un article publié dans l’Initiation en décembre 1993 sous le titre : « Géométrie française » et dont je reproduis ci-dessous les principaux passages. L’étoile à cinq branches est qualifiée de dynamique. De ce fait, elle est à la fois captatrice et émettrice. Elle capte les ondes cosmiques et, à son tour, irradie vers cinq directions : les quatre points cardinaux et le zénith. Elle est par conséquent un facteur d’échanges perpétuels ce qui entre bien dans la vocation de la France.

 

Bien sûr, on m’objectera et non sans raisons que la cartographie française a bougé au fil des siècles, que la forme définitive que nous lui connaissons n’a pas une grande antiquité et que, de toutes façons, ce ne sont pas des initiés visibles ou invisibles qui l’ont dessinée. Les mariages royaux, les annexions, les tractations, les batailles et les traités ont abouti, en un millénaire, à donner à notre pays cette forme particulière dans laquelle je veux voir un pentagramme. Mais il n’empêche que cette configuration symbolique s’adapte curieusement au destin historique de la France et qu’elle est symbolique de sa véritable mission.

 

Chacune des cinq pointes de cette étoile à cinq branches est plantée dans l’une des cinq provinces périphériques qui, en fonction des péripéties de l’Histoire, ont été rattachées à la France comme pour en protéger le cœur, ce cœur qui justement, bat autour de la ville de Jacques Cœur, c'est-à-dire de la région de Bourges, centre géographique de la France.

 

Si nous partons de la pointe supérieure de l’étoile et si nous tournons dans le sens des aiguilles d’une montre ou, si l’on préfère, dans le sens de la marche du soleil, nous découvrons successivement : la Flandre, l’Alsace, la Provence, l’Aquitaine et la Bretagne situées aux cinq apex de cette étoile. Si nous prenons la chronologie de leur annexion au royaume de France, nous devons alors classer ces cinq provinces selon l’ordonnance suivante : l’Aquitaine, la Provence, la Bretagne, la Flandre et l’Alsace qui devinrent respectivement françaises, la première en 1137 par le mariage d’Aliénor d’Aquitaine avec le roi Louis VII dit le Jeune [1], la deuxième en 1481 par la cession des droits qu’un certain Charles III, héritier du roi de Naples et dernier comte de Provence, opéra en faveur de Louis XI, la troisième en 1532, quand le fils de François 1er et de Claude de France fit valoir ses droits successoraux, la quatrième en 1668, par le traité d’Aix-la-Chapelle confirmé dix ans plus tard par celui de Nimègue, la cinquième enfin en trois étapes : 1648, traité de Westphalie, 1678, traité de Nimègue, 1681, annexion définitive de Strasbourg et de Mulhouse qui, jusque là, manquaient à l’appel.

 

Chacune de ces provinces a apporté avec elle (dans sa corbeille de mariage) ses particularismes historiques et culturels faisant ainsi de notre pays une nation plurielle, sachant que toute l’histoire des rapports de ces provinces avec la France initiale a été (et est encore d’une certaine manière) marquée par l’opposition de deux forces, l’une de nature centrifuge qui débouche sur un régionalisme heureusement plus folklorique que conflictuel, l’autre d’ordre centripète qui, depuis au moins deux siècles, œuvre à niveler par une éducation homogène et l’unicité linguistique les différences héritées des temps anciens.

 

Mais si le souci majeur des rois gestionnaires de la France sous l’Ancien Régime fut pour l’essentiel (et nous le comprenons fort bien) de repousser sans cesse les frontières de la France afin de le mieux défendre militairement, de lui donner une plus confortable assise diplomatique et de développer son économie et, partant, sa richesse, je préfère, parce que mes préoccupations sont d’une autre essence, mettre l’accent sur les apports traditionnels et initiatiques que ces cinq provinces ont drainés jusqu’à nous.

 

J’ai écrit plus haut que chacune des cinq branches de cette étoile était plantée dans l’une des cinq provinces périphériques de la France. Comme en raison de leur nature dynamique ces cinq branches irradient vers l’extérieur, je pourrais à présent pousser plus loin mon propos en écrivant que, grâce à elles (que ce soit voulu ou fortuit), la France se trouve à la croisée des cinq grandes civilisations occidentales qui ont dicté notre histoire européenne et forgé nos mémoires collectives.

 

En opposition diagonale - selon une ligne imaginaire tracée du nord-ouest au sud-est - on découvre que la Bretagne, présence française du monde celto-gaélique et pseudopode continental des pays d’Écosse, d’Irlande et de Galles auxquels elle demeure liée par la langue, fait face à la Provence, témoin privilégié de la conquête romaine. Mais quand Rome était à l’apogée de sa puissance, le monde celte était déjà entré dans sa phase de repli. Aussi la première n’eut aucun mal à se servir de la Provence (sa province) comme tremplin pour conquérir la Gaule avant de traverser le Rhin, d’une part, et la Manche, d’autre part, tandis que le second, après avoir essaimé dans toute l’Europe, se voyait obligé de se retirer derrière les Highlands, ne laissant que des vestiges dont la Bretagne actuelle sait tirer un bon parti touristique.

 

Les Bretons de la péninsule armoricaine furent romanisés comme les Gallois, les Écossais et les Irlandais devaient plus tard être anglo-saxonnisés, perdant à peu près toute autonomie politique et même culturelle.

 

Si, poursuivant notre jeu, nous traçons une autre diagonale pour relier le nord-est et le sud-ouest de la France, nous découvrons deux autres provinces : l’Alsace, vitrine du monde germanique, et l’Aquitaine, antichambre du monde ibérique qui abrite une petite partie du turbulent pays basque, le gros morceau de cette énigmatique nation se trouvant de l’autre côté des Pyrénées.[2] Bien avant que Louis XIV ne décrétât « qu’il n’y avait plus de Pyrénées », celles-ci avaient su se faire toutes petites devant les déferlements successifs des envahisseurs carthaginois, wisigoths, romains, puis, plus tard, devant ces fougueux cavaliers surgis des sables ardents d’un Orient mystérieux qui nous effrayait tant.

 

L’Aquitaine ne put échapper à l’influence de son grand voisin espagnol dont on sait qu’il possède la double citoyenneté culturelle chrétienne et islamique comme en témoignent ses richesses architecturales et ses folklores bigarrés. Et ce ne doit pas être l’effet du seul hasard si la tradition manichéenne d’origine iranienne a trouvé son écho occidental dans cette région, entre Toulouse et Albi, aux pieds des Pyrénées [3].

 

À l’autre extrémité de cette diagonale s’épanouit l’Alsace charmeuse. Tour à tour occupée par les divers envahisseurs qui, suivant le soleil, allaient inexorablement d’est en ouest, de l’Oural à l’Atlantique, elle n’eut guère de vie propre jusqu’au fameux traité de Verdun qui, en 843, entérina la partage de l’empire fondé par Charlemagne entre ses trois fils. Dès ce moment, l’Alsace lia son sort à celui de l’Allemagne, un Habsbourg en devint le landgrave et, pour le cas où l’on aurait pu avoir des doutes sur la germanisation de cette province rhénane, l’empereur Frédéric Barberousse installa sa résidence à Haguenau. Il faudra attendre le Grand Siècle pour que l’Alsace revienne au royaume de France sans que l’Allemagne ne cessât un seul jour de la revendiquer. Toujours tiraillée entre ces deux grandes puissances européennes, entre ces deux grands frères ennemis, l’Alsace est tout naturellement bilingue et biculturelle et ce n’est point lui faire offense que d’affirmer que, si son âme est tournée vers la France, son esprit est ancré dans le monde germain.

 

Et puis, il y a le Nord, le plat pays. La douce Flandre, si injustement ignorée par les marchands de voyages, de soleil et d’exotisme, déroule sa palette d’ocre et de vermillon d’Artois jusqu’en Belgique. Par elle, la France est reliée à ce monde trop souvent méconnu aux origines à la fois celtiques et germaniques (le tout assaisonné d’un grain d’hispanité), sans que ces civilisations y eussent laissé une empreinte indélébile et sans qu’elles y eussent empêché le développement d’une culture propre et originale.

 

C’est par cette région, par cette pointe supérieure de notre étoile à cinq branches, que les Francs saliens ont pénétré dans ce qui n’était encore qu’une colonie de la Rome finissante dont les multiples envahisseurs sapaient les fondations vermoulues. Nous savons le destin remarquable de ces Francs saliens qui finirent par mettre tout le monde d’accord et posèrent les premières pierres de notre pays auquel ils ont donné leur nom.

 

De se trouver ainsi au carrefour de cinq cultures a donné à la France ce visage peu commun que nous lui connaissons. Si l’Italie est foncièrement romaine et l’Allemagne non moins foncièrement germanique, la France n’est ni l’une ni l’autre. Les invasions des uns et des autres l’ont très souvent meurtrie mais ne l’ont pas violée. Elle a su se forger une personnalité propre, n’empruntant à ses voisins que ce qui pouvait lui apporter un enrichissement intellectuel ou artistique. Et rien de plus.

 

Je ne crois pas qu’en cette fin de millénaire la France doive se recroqueviller frileusement dans un étroit hexagone alors que sa mission, quoi qu’en pensent et qu’en disent les beaux esprits narquois, demeure plus que jamais d’irradier sa culture spirituelle vers cette Europe mercantile et vénale, ce qu’indique bien sa forme pentagonale et comme elle sut le faire dans les siècles passés, au temps où Voltaire et Joseph de Maistre étaient reçus dans les cours européennes et quand Napoléon exportait dans toute l’Europe les idées philosophiques et révolutionnaires germées en France au XVIIIe siècle et que combattaient avec tant de fougue les dynasties coalisées du saint Empire romain germanique encore inféodées à l'Église de Rome [4].

 

N’en déplaise à Gérard de Nerval qui voyait dans l’Allemagne « l’épine dorsale de l’Europe », j’affirme que c’est la France qui se situe, non au centre, mais au cœur de notre continent. C’est pourquoi elle ne doit pas se laisser fasciner par des modes venues d’ailleurs, plus précisément par celles qui cheminent dans le sens contraire à la marche du soleil. C’est pourquoi elle ne saurait pas davantage, au nom de je ne sais quels compromis commerciaux, renoncer à son génie propre pas plus qu’elle ne doit noyer son âme dans on ne sait quels vagues projets de régionalisation dont la finalité reviendrait à appauvrir notre langue et notre propre culture, en ouvrant grandes nos portes à l’hégémonie économique et culturelle des Étasuniens dont nous pouvons être les amis sans devenir les vassaux.

 

Yves-Fred Boisset

 



[1] Quinze ans plus tard, Aliénor, répudiée par son royal époux, épousera Henri II Plantagenêt, ce qui aura pour effet de donner provisoirement l’Aquitaine à la couronne anglaise qui la conservera jusqu’à la fin du XVe siècle.

[2] J’entends par Aquitaine la stricte région qui s’étend en gros du Bordelais et de la Gascogne jusqu’aux Pyrénées.

[3] Il s’agit bien entendu des cathares (aussi appelés albigeois) qui furent exterminés, en 1244, par Simon de Montfort, mobilisé à la fois par son appétit de pouvoir et sa soumission au pape qui considérait les cathares comme des hérétiques et prêchait contre eux une nouvelle croisade.

[4] Bien entendu, le rayonnement culturel et humaniste de la France ne peut se limiter à ses voisins européens, mais se répandre également dans les pays amis des autres continents.

 
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