Les ombres de Léningrad Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Écrit par Yves-Fred Boisset   

 LES  OMBRES  DE  LENINGRAD.

Des ombres ont couru au fil de la Neva,

Des ombres ont couru où je passe en flânant ;

Le souvenir s'enfuit, la mémoire s'en va,

Je croise à chaque pas le pas d'un revenant.

Petersbourg a jailli d'un mirage de glace

Et ce fut Leningrad qui lui ravit la place

En hommage à Lénine.

Mais c'est la même ville aux milliers de couleurs,

Aux cent mille beautés, aux millions de douleurs,

A l'ombre de Pouchkine.

Là, tout près du canal, au Café Littéraire,

Pouchkine s'est montré vraiment trop téméraire

Et son sang a coulé.

Un officier français éprouva son courage ;

Le poète est passé comme passe l'orage

Et son ombre a brûlé.

Des ombres ont rêvé au bord de la Neva,

Des ombres ont pleuré où je passe en chantant ;

Le souvenir s'enfuit, la mémoire s'en va,

J'entends à chaque pas la voix d'un récitant.

Cette Cour a jailli du creux de la Baltique,

Du grand fleuve gelé, d'un clin d'oeil romantique,

D'une ancre de marine ;

Et par dessus l'hiver, ses rigueurs et ses crimes,

Plane avec majesté, au centre de mes rimes,

L'ombre de Catherine.

Cette froide cité fit rêver l'architecte ;

Le baroque a fleuri et notre oeil se délecte

A voir tant d'Italie.

 Le ciel est souvent gris, penché, plein d'arrogance ;

Cet art venu d'ailleurs jette avec élégance

L'ombre d'une embellie.

Des ombres ont aimé au bord de la Neva,

Des ombres ont souffert où je passe en errant ;

Le souvenir s'enfuit, la mémoire s'en va,

J'étouffe à chaque pas les pleurs d'un soupirant.

Des spectres ont jailli près du Palais d'Eté

Comme bronzes mouvants, l'air un peu hébété,

Et que le vent burine.

Ils sont ressuscités du siècle des Lumières

Où les attend toujours, présences coutumières,

L'ombre de la czarine.

De Maistre, Diderot, Voltaire et tous les autres,

Poètes, écrivains, francs-maçons et apôtres

De la « Libre Culture ».

Que faisiez-vous alors dans ce luxe insultant

Dont l'éclat orgueilleux s'assombrissait pourtant

D'une ombre d'imposture ?

Des ombres ont surgi du coeur de la Neva,

Des ombres ont vibré où je passe en tremblant ;

Le souvenir s'enfuit, la mémoire s'en va,

J'essuie à chaque pas un regard accablant.

Et le mal a frappé comme prémonitoire ;

L'enfant des Romanov a précédé l'Histoire :

Son sang ne s'agglutine.

Les médecins vaincus, le miracle on attend ;

Alors sur le Destin se déploie et s'étend

L'ombre de Raspoutine.

Le mage a obtenu le renvoi sans délais

Des théurges français accourus au Palais

Pour tenter le miracle.

Mais bientôt des pavés allaient sortir les loups ;

L'Empire chancela et sombra sous les coups,

A l'ombre d'un oracle.

Des ombres ont tremblé autour de la Neva,

Des ombres ont prié où je passe en jurant ;

Le souvenir s'enfuit, la mémoire s'en va,

Je vais à chaque pas dans les pas d'un mourant.

Des flammes ont jailli des salons du Pouvoir,

Comment n'avait-on pu, rien qu'un jour, le prévoir

Quand on sait la famine ?

Dans la danse que font les flammes du chaos,

Se découpe et grandit la vision d'un héros :

C'est l'ombre de Lénine.

Que d'ombres ont passé pendant ce mois d'octobre,

Les ombres de la gloire et celles de l'opprobre ;

Tout ne tient qu'à un fil !

Ombre des suppliciés et des suppliciants,

Ombres de révoltés, ombres d'insouciants

Et ombres en exil...

Des ombres ont rougi les eaux de la Neva,

Des ombres ont tué où je passe en rêvant ;

Le souvenir s'enfuit, la mémoire s'en va,

Je cherche à chaque pas l'âme d'un survivant.

Yves-Fred Boisset

 
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