| Esotérisme et poésie |
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| Écrit par Yves-Fred Boisset | |
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ÉSOTÉRISME ET POÉSIE Attention, attention, un quatrain peut en cacher un autre.
Tout le monde connaît la poésie et il n’est nul besoin d’en rappeler ici la définition. En revanche, il n’en va pas de même pour « l’ésotérisme » dont l’évocation peut donner lieu à un certain nombre de malentendus. Je dois donc préciser ce que j’entends par cette notion dans le contexte de cet article. L’ésotérisme est tout bonnement l’étude des traditions religieuses et spirituelles dans leurs origines, leurs messages et leurs finalités humanistes. Les ésotéristes (ou ésotériciens) recherchent les enseignements cachés qui se lisent entre les lignes des « livres sacrés » et dans les symboles et allégories derrière lesquels se dissimulent les mystères sur la vie et ses devenirs. Ces recherches, de nature intellectuelle et rationnelle, n’ont rien à voir avec les déviations lucratives opérées par certains saltimbanques de foire ou autres soi-disant gourous qui sévissent dans les sectes en poursuivant des buts tout à fait opposés à l’esprit initiatique de l’ésotérisme. Nombreux sont les poètes qui, à toutes les époques, ont abordé aux rivages de l’ésotérisme et caché quelques enseignements secrets et sacrés dans le fil harmonieux de leurs quatrains. J’en ai, pour ma part, rencontré beaucoup et, dans un article nécessairement limité en volume, je ne saurai les citer et les présenter tous. Dans l’Antiquité, ne trouve-t-on pas plein de poésie dans les récits mythologiques grecs de même qu’on peut dire que la « Genèse », premier livre de l’Ancien Testament, est un conte poétique qui recèle une explication allégorique de la création du monde et du genre humain. Au Moyen Âge, les troubadours du pays d’oc et les trouvères du pays d’oil, outre le fait qu’ils assénaient moultes critiques ironiques à la figure des puissants (tels des précurseurs de nos modernes chansonniers), transmettaient en poèmes et chansons, à priori innocentes, les enseignements des gnostiques, des alchimistes, des cabbalistes, des cathares, etc., en un temps où tous les ésotéristes étaient réputés hérétiques par la puissance séculaire de l’Église et livrés au bûcher. Parmi les nombreux symboles qui sont autant d’ouvertures discrètes vers les mystères de la vie et de son corollaire qu’est la mort, la rose occupe une place de choix. Fleur hérétique dont les docteurs en orthodoxie religieuse n’ont retenu que les épines sans voir à chaque aurore s’épanouir ses cinq pétales, on la trouve dans les armes de Luther, le Réformateur, et elle devient au début du XVIIe siècle, en s’associant à la croix, autre grand symbole bien antérieur au christianisme et au martyre de Jésus, l’emblème d’un grand mouvement ésotérique connu sous le nom de « Rose+Croix ». Le nombre de la rose étant « 5 » et celui de la croix « 4 », leur addition donne le nombre « 9 », nombre du passage de la vie physique à la vie spirituelle dans la tradition pythagoricienne. Ce mouvement, né en Allemagne occidentale vers l’année 1610, ne dura, sous sa forme originale, que « ce que durent les roses, l’espace d’un matin », mais il eut un tel retentissement dans le monde réformé (c'est-à-dire principalement en Europe du Nord) qu’il est encore vivant de nos jours dans certaines organisations traditionnelles, telle la franc-maçonnerie philosophique et initiatique qui n’a rien en commun avec celles des affaires et des magouilles qui défraient régulièrement la chronique des plumitifs de la presse à grand tirage. « Mignonne, allons voir si la rose qui, ce matin, est éclose », dira le poète Ronsard, un des premiers fleurons de notre belle poésie. On peut de demander si ce poète, bien qu’il vécût au siècle précédant celui de la Rose+Croix, mais qui ne pouvait ignorer le symbolisme déjà véhiculé par cette fleur, ne cherchait qu’à entraîner sa mignonne dans une roseraie aux fins que l’on devine. Peut-être pas. Et pourrait-on jurer que la rose à la découverte de laquelle il conviait la mignonne en question n’est que la jolie fleur éclose (ou déclose) du matin ? Ou encore qu’il ne songe qu’à conter fleurette à la charmante Hélène, la pressant de répondre à sa flamme avant que de vieillir, quand il écrit : « Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain, « Cueillez dès aujourd'hui les roses de la vie ». Ne pratiquait-il pas la « langue des oiseaux » comme le firent et le font encore tous les vrais poètes et, par extension, tous les artistes : peintres, sculpteurs, compositeurs, etc. ? Attention, attention, un quatrain peut en cacher un autre… Bien avant lui, au XIIIe siècle, Guillaume de Lorris et Jean de Meung avaient composé « le Roman de la Rose », long poème allégorique et satirique qui participa à établir les règles de la société courtoise tout en nourrissant aussi une vocation encyclopédique. L’alchimie que l’on vit fleurir simultanément autour de la Méditerranée et en Europe centrale (en fonction des migrations dues aux persécutions) contient en son langage une sorte de poésie, sachant bien que l’alchimie métallique (transmutation des métaux vils en or) ne fut jamais que le paravent d’une alchimie spirituelle (transmutation de l’homme vulgaire en être régénéré), même si l’aspect matériel de cet art excita bien des convoitises et pût servir peut-être à une espèce de jauniment d’argent de provenance douteuse au temps où les banquiers lombards régnaient sur les affaires. Les poètes sont des alchimistes qui transforment le plomb des lettres et des mots en des images d’or. Qu’on les couvre d’encens, qu’on les jette en prison, c’est dans le creuset de leur âme qu’ils transmuent les métaux de gloire ou de rejet, c’est de la décoction des chagrins et des haines qu’ils extraient la brillance solaire que l’on appelle amour, cet amour cosmique que pas un cœur humain ne saurait contenir et qui plane au-delà des mécaniques sensuelles. En 1544, d’un poème d’amour de 449 dizains (soit 4490 vers) écrit par le poète Maurice de Scève et intitulé « Délie, objet de plus haute vertu », je voudrais citer ces quatre vers propres à illustrer ce qui précède : « Aussi, ô Dieu, en nos cœurs tu étends « L’Amour par l’OR plaisant, chaud, attractif, « Et par le PLOMB tu nous rends mal-contents, « Comme mols, froids, pesants et retrainctifs ». Bien qu’il ne figure pas dans la galerie des poètes (stricto sensu), Charles Perrault (1628-1703) mérite de figurer au nombre des écrivains, toutes tendances confondues, qui ont manié avec bonheur l’allégorie. Nous rêvons avec lui dans ce monde de fées où, d’un bond, l’on franchit SEPT lieues (c'est-à-dire les SEPT opérations du Grand-Œuvre alchimique), où les citrouilles se transforment en carrosses avant de redevenir citrouilles (comme l’or retombe en poussière entre les mains de l’incrédule ou du thésauriseur), où les baguettes magiques ressemblent à s’y méprendre aux épées avec lesquelles on adoubait les Chevaliers initiés de la Table Ronde (Ronde, donc universelle), où certains mots prodigieux évoquent ces mots sacrés et imprononçables qui sont censés donner l’accès aux connaissances supérieures. La Belle au Bois Dormant n’est peut-être qu’un des multiples avatars de l’allégorie universelle de la Chute (endormissement spirituel) et de la Réintégration (réveil spirituel) avec l’apparition d’un envoyé divin qui aurait pris l’aspect du Prince Charmant. On notera le rapprochement de cette allégorie avec celle contenue dans « Les Noces chymique de Christian Rozenkreutz », document fondateur du rosicrucianisme écrit vers 1618 (et que, par conséquent, Perrault pouvait connaître), sachant que, dans la légende rosicrucienne, ce fut à une fée qu’il appartint d’éveiller Christian Rozenkreutz et de le convier aux « Noces Chymiques ». Traversons quelques siècles pour arriver jusqu’à Victor Hugo, poète averti s’il en fût si l’on s’en réfère à sa « Légende des Siècles ». On sait que le grand homme du XIXe siècle s’adonna quelque temps au spiritisme après la mort tragique de sa fille Léopoldine. Mais s’en tenir à ce fait événementiel réduirait considérablement la carrure ésotérique de Victor Hugo. Allons plus loin. De « La Bouche d’Ombre », poème écrit en exil, en 1855, extrayons ces quelques alexandrins dans lesquels il semble avoir désiré concilier la tradition et la science en un temps où triomphaient le positivisme d’Auguste Comte et le rationalisme d’Ernest Renan : « Tout dit dans l’infini quelque chose à quelqu’un. « Une pensée emplit le tumulte superbe. « Dieu n’a pas fait un bruit sans y mêler le verbe. « Tout, comme toi, gémit, ou chante comme moi ; « Tout parle. Et maintenant, homme, sais-tu pourquoi « Tout parle ? Écoute bien. C’est que vents, ondes, flammes, « Arbres, roseaux, rochers, tout vit ! Tout est plein d’âmes ». On aura reconnu dans le tumulte superbe la musique des sphères, chère à Platon. Ce verbe que Dieu mêla au bruit, c’est le « logos » des gnostiques, c'est-à-dire l’Esprit ordonnant le chaos. Tout est plein d’âmes, voilà ce que les traditionalistes savent depuis longtemps, depuis toujours sans doute, mais que les religions occidentales anthropocentriques ont toujours nié et que la science officielle a commencé à admettre seulement en la seconde moitié du XXe siècle. Un an plus tôt, en 1854, Gérard de Nerval avait écrit un sonnet très proche en esprit : « Homme ! libre-penseur – te crois-tu seul pensant « Dans ce monde où la vie éclate en toute chose ? « Des forces que tu tiens, ta liberté dispose, « Mais de tous tes conseils l’univers est absent. « Respecte dans la bête un esprit agissant… « Chaque fleur est une âme à la Nature éclose ; « Un mystère d’amour dans le métal repose : « Tout est sensible – Et tout sur ton être est puissant. « Crains dans le mur aveugle un regard qui t’épie « À la matière même un verbe est attaché… « Ne la fais pas servir à un usage impie. « Souvent dans l’être obscur habite un Dieu caché ; « Et, comme un œil naissant couvert par ses paupières, « Un pur esprit s’accroît sous l’écorce des pierres ». Car l’Esprit de Dieu, c'est-à-dire l’ensemble des éons (ou des photons) qui transportent et transmettent la vie, est présent en chacun des atomes sur lesquels repose toute matière, sachant qu’entre l’esprit et la matière, il n’y a qu’une différence de densité ou, si l’on préfère, de fréquence vibratoire. Ce qu’à la même époque Baudelaire confirmera en un célèbre poème extrait de « Spleen et Idéal » dont il faut bien citer ces deux quatrains : « La Nature est un temple où de vivants piliers « Laissent parfois sortir de confuses paroles ; « L’homme y passe à travers des forêts de symboles « Qui l’observent avec des regards familiers. « Comme de longs échos qui de loin se confondent « Dans une ténébreuse et profonde unité « Vaste comme la nuit et comme la clarté, « Les parfums, les couleurs et les sons se répondent ». Dans ces deux quatrains, chaque mot pourrait donner lieu à un commentaire approfondi. Et s’il ne fallait citer que huit vers à la gloire du mariage de l’ésotérisme et de la poésie, ce sont bien ceux-là qu’il faudrait retenir et redire. Notre promenade à travers la poésie ésotérique ne nous contraint nullement à tenir un compte rigoureux de la chronologie. Aussi, remontons d’un siècle et revenons au XVIIIe pour y rencontrer un personnage exceptionnel, je veux parler de Goethe. Goethe a fait partie de ces esprits universels à qui rien ne demeure étranger que ce soit sur la terre ou dans le ciel, peut-être même aux enfers. Ne voulant écarter une seule source des connaissances humaines, il se passionna, entre autres, pour l’ésotérisme, discipline qui, sous ses différentes formes, était très en vogue au XVIIIe siècle des deux côtés du Rhin. Il étudia longuement et avec application la théosophie qui se distingue de la théologie en cela qu’elle s’attache à connaître Dieu à travers ses manifestations tangibles dont l’ensemble forme la Vie universelle alors que la théologie ne s’en tient qu’à l’étude scolastique des Écritures et des dogmes. Ne dissimulant point les choix intellectuels et spirituels qu’il avait faits, Goethe disait de sa religion que « si le néoplatonisme (autrement dit la gnose) en était la base, l’hermétisme, la mystique, la kabbale lui fournirent aussi leur apport ». Goethe était avant tout l’homme de toutes les passions et son inextinguible appétit de connaissance qui fit de lui un touche-à-tout génial en lui laissant pressentir la convergence des connaissances traditionnelles et des connaissance scientifiques donne à son œuvre une amplitude remarquable. C’est un cri, c’est un souffle, c’est un appel, c’est une mobilisation, c’est un monument majestueux dont il faut caresser longuement chaque pierre, saisir à chaque pas un rayon de lumière, vibrer à chaque écho jailli de la cascade des orgues flamboyantes. Tout le monde connaît la légende de Faust, ce vieux savant, sans doute un alchimiste, qui fit avec le Diable un accord… diabolique. Breuvages et miroirs, regrets du temps qui passe ridant les souvenirs, beauté de cette Hélène, éternel féminin, magie réparatrice d’un monde défiguré où les humains tournoient au vent de leurs bassesses, magie qui fait franchir les ultimes miroirs qui nous séparent encore de notre vrai destin, breuvages doux-amers qui coulent en nos âmes et font de nous ces dieux que nous voudrions être. Tout cela est dans Faust, tout cela est dans Goethe. Comme tous les vrais poètes, Goethe pressent que sa véritable demeure n’est pas de ce monde. On sait que derrière les miroirs qui ne nous renvoient que l’image des apparences, que le reflet moqueur de nos inquiétudes, que la copie conforme des masques avec lesquels nous traversons ce que nous appelons la vie, il est un autre monde à jamais interdit à tous ceux qui ont peur de frapper à la porte que, dans « Les Maîtres Mots », Goethe appelle « Espérance » : « Mais voici que s’ouvre le verrou de cette porte lugubre, de cette borne, de ces murs d’airain : à présent, elle peut bien se dresser aussi vieille que les roches. Car une fée légère s’agite, délivrée de tous liens : loin des voiles de brume, des nuées et des tourbillons pluvieux, en son essor ailé, elle nous emporte vers les hauteurs. Vous la connaissez ! Elle voltige à travers tous les espaces : un coup d’aile ! et nous laissons derrière nous les éons, le royaume de l’éternelle Fatalité ». Bien sûr, celui qui affirmait que « la perception du monde coloré est une des voies vers le monde intérieur, tout éclairé de vie spirituelle » ne pouvait ignorer que le but suprême de toutes les initiations orientales et occidentales vise à arracher l’humanité à son infernal destin et à le libérer de cette fatalité qui l’empêche d’aller au-delà d’elle-même. Et puis. Et puis, rejetant tout aux greniers de l’histoire, voici que Mallarmé, Verlaine, Rimbaud et quelques autres ont brisé le miroir et redonné au Verbe et aux Mots la Force et la Magie dont ils étaient ornés à leur commencement, avant que les savants et les beaux esprits n’en fissent les outils de notre vie sociale et ne les réduisissent à nos simples échanges quotidiens. Il fallait leur redonner vie. Il fallait, tels les dieux au temps d’avant le temps, réapprendre à jouer avec des mots vivants, oublier les conventions littéraires pour recombiner les mots en subtiles images et leur faire dire non point ce qu’ils voudraient nous dire mais ce que le poète entend bien leur faire dire. Le poète doit jouer avec les mots et se jouer des mots comme le peintre joue avec les couleurs et le sculpteur avec les formes. « Images, analogies, correspondances, feront donc appel aux ressources cachées des mots, à leur halo », voilà ce qu’écrivait Stéphane Mallarmé, chef de file des symbolistes et annonciateur du surréalisme, de ce surréalisme qu’il nous faut bien considérer comme étant le point de rencontre ultime entre la poésie et l’ésotérisme, l’ésotérisme véritable, celui des transmutations, celui qui nous enseigne que, contrairement aux idées reçues, le monde d’ici-bas est celui des chimères et qu’il en existe un autre qui se cache en nous-mêmes et qui est le monde réel. Depuis Orphée, depuis Homère, depuis Platon, depuis toujours, la poésie et l’ésotérisme ont eu de nombreux rendez-vous et ont vécu ensemble de non moins nombreuses aventures, plus ou moins bien réussies, certaines sans histoires, d’autres sans lendemains. Mais la rencontre de l’ésotérisme avec le surréalisme a tout d’une grande passion de caractère charnel. Charnel et alchimique ! Et je n’invente rien en parlant d’alchimie. Je ne fais que feuilleter le « Second Manifeste du Surréalisme » d’André Breton qui, en 1929, écrivait : « Alchimie du verbe : ces mots qu’on va répétant un peu au hasard aujourd'hui demandent à être pris au pied de la lettre… Tout se passe à notre époque comme si quelques hommes venaient d’être mis en possession, par des voies surnaturelles, d’un recueil singulier dû à la collaboration de Rimbaud, de Lautréamont et de quelques autres et qu’une voix leur eût dit, comme jadis à Nicolas Flamel (philosophe et alchimiste du XIVe siècle) : Regardez bien ce livre, vous n’y comprenez rien, ni vous, ni beaucoup d’autres ; mais vous y verrez un jour ce que nul ne saurait y voir ». Et, plus loin, précisant sa pensée, le même Breton poursuit : « Je demande qu’on veuille bien observer que les recherches surréalistes présentent avec les recherches alchimiques une remarquable analogie de but : la pierre philosophale n’est rien d’autre que ce qui devrait permettre à l’imagination de l’homme de prendre sur toutes choses une revanche éclatante ». Rappelons que la pierre philosophale était pour les alchimistes la panacée indispensable à la transmutation des métaux comme à la fabrication de l’élixir de longue vie. Dans « Le théâtre et son double », publié trois ans plus tard, c'est-à-dire en 1932, Antonin Artaud prolonge la pensée d’André Breton : « Entre la haute-magie et ce que Breton ne craint pas d’appeler la haute-poésie (entendez le surréalisme), semble exister une profonde unité de préoccupation. L’opération théâtrale de faire de l’or, par l’immensité des conflits qu’elle provoque, par le nombre prodigieux de forces qu’elle jette l’une contre l’autre et qu’elle émeut, par cet appel à une sorte de rebrassement essentiel débordant de conséquences et chargé de spiritualité, évoque finalement à l’esprit une pureté absolue et abstraite, après laquelle il n’y a plus rien et que l’on pourrait concevoir comme une note unique, une sorte de note limite, happée au vol et qui serait la partie organique d’une indescriptible vibration ». Quand presque un demi-siècle plus tard, en 1971, Michel Carrouges tentera une pénétration plus aiguë de la poésie surréaliste, nous lirons sous sa plume : « On sait que le mot poésie ne désigne une fabrication ordinaire que pour ceux qui la réduisent à une joaillerie verbale. Pour ceux qui ont conservé le sens du mystère poétique, la poésie est une action sacrée… Comme l’alchimie, elle entend s’associer au mystère de la création primordiale, c'est-à-dire accomplir le Grand-Œuvre dans le foyer du microcosme… « Cela montre comment, pour les alchimistes, l’opération matérielle de la transmutation prenait une valeur poétique magico-sacrée… Ainsi, l’alchimie est poésie au sens le plus fort du terme et le surréalisme est vraiment une transmutation alchimique. Par la transmutation de la matière minérale ou verbale, l’une comme l’autre ont pour but la métamorphose de l’homme et du cosmos ». Bien entendu, dans cette métamorphose évoquée par Carrouges, on retrouve les grands thèmes initiatiques de l’alchimie spirituelle, de la « Réintégration » par la décristallisation de la matière, ce que d’autres, en d’autres lieux, appellent le Nirvana. Ne s’agit-il pas, en tout état de cause, d’un paradis perdu dont la confuse réminiscence nous pousse à l’éternelle insatisfaction de notre état présent d’âmes emprisonnées dans des corps indigents ? Et c’est encore Breton qui constate : « La vie actuelle est grise et misérable, elle n’est plus un paradis et, par contre, elle a un aspect ruiniforme caractéristique : nous vivons dans les décombres du paradis », tandis qu’il rejette ce monde des apparences en lequel nous vivons, rappelant que : « l’idée de surréalisme tend simplement à la récupération totale de notre force psychique par un moyen qui n’est autre que la descente vertigineuse en nous, l’illumination systématique des lieux cachés en nous et l’obscurcissement progressif des autres lieux, la promenade perpétuelle en pleine zone interdite… ». Alchimie du Verbe, mais aussi de la Couleur et de la Forme, poètes et artistes sont les explorateurs de ce monde invisible qu’il faut aller chercher au profond de nous-mêmes et non dans on ne sait quelles régions incertaines. Alchimie des Parfums, des Couleurs et des Sons, voilà que se répondent le plomb de nos semelles et l’or de nos désirs. Et que dans chaque atome comme dans l’infini s’enflamme un opéra, peut-être de Wagner ou peut-être d’un dieu amoureux d’une muse. Nous voici parvenus au terme du chemin. La promenade est terminée et, pourtant, que de sentiers cachés seront restés en friche. Car il aurait fallu que je vous parle aussi de ces purs joyaux poétiques que sont, parmi bien d’autres, les Védas écrits dans notre langue-mère, je veux dire le sanscrit, et chantés selon la métrologie complexe des Upanishads, ou le soufisme qui voudrait que se noient la matière en l’Esprit, le temps en l’Absolu, la nuit en la Lumière. Et puis, je pense aussi à tous ceux que je n’ai pu citer d’entre les vrais poètes, sachant bien qu’ils sauront du haut du Mont Parnasse ou du bout des enfers m’accorder leur pardon et absoudre, je l’espère, les inévitables imperfections de cet article. Yves-Fred Boisset
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Le nouveau livre d’Yves-Fred Boisset (rédacteur en chef de la revue L’Initiation) est paru aux éditions Dualpha. Son titre : Saint-Yves d'Alveydre, une philosophie secrète ; la synarchie, l’archéométrie, les clefs de l’Orient. Ce livre présente l'intégralité de la pensée et de l'oeuvre de Saint-Yves d'Alveydre et présente pour la première fois son premier ouvrage : "Les clefs de l'Orient" assorti d'un commentaire exhaustif.
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