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La Francophonie a-t-elle un avenir ? Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Écrit par Yves-Fred Boisset   

LA FRANCOPHONIE A-T-ELLE UN AVENIR ?

(cet article a été publié par la revue Rouge Gorge, n° 6 d’octobre 2004,

18, rue de la Grande Chaumière, 75006 Paris))

On désigne sous le nom générique de « francophonie » l’ensemble des populations qui emploient la langue française, que ce soit de manière habituelle (si telle est leur langue maternelle) ou ponctuelle (à la suite d’un apprentissage volontaire de notre langue).

Mon ami, le professeur Axel Maugey, spécialiste des affaires francophones et du dialogue des cultures et auteur de nombreux ouvrages sur ces thèmes, a dressé un état des lieux de la francophonie. Aussi, s’appuyant sur des études statistiques sérieuses, il a dénombré, d’une part, 120 millions de locuteurs francophones directs, c'est-à-dire dont la langue française est la langue maternelle (Français, Belges, Suisses, Luxembourgeois, Québécois et les ressortissants des anciens protectorats et colonies françaises), 150 millions de locuteurs utilisant notre langue comme langue secondaire (ces gens-là étant bilingues). Par ailleurs, il rappelle que plus de cent millions d’enfants et d’étudiants étrangers apprennent le français. Ces données font que le français est la deuxième langue parlée dans le monde.

Voilà des chiffres que nos compatriotes aveuglés par le prestige du monde anglo-saxon et fascinés par le soi-disant rêve étasunien feraient bien de méditer au lieu de baisser les bras et de se croire obligés de parler un mauvais anglais avec le même ridicule que celui qui frappait les médecins de Molière et leur latin de cuisine.

Je vous avouerai, à titre anecdotique, que rien ne m’indispose plus que de voir ces fates et ces fats de la télévision se tordre la bouche et se mordre la langue pour prononcer avec la plus grande application un mot ou un nom anglais ou étasunien alors que, dans le même temps, ils massacrent allègrement la langue française.

On sait que, durant de nombreux siècles, le français a été prépondérant dans le monde ; il était la langue des lettrés, des diplomates, des cours royales et impériales. On rendait hommage à sa clarté, à son sens des nuances, à son aisance dans le maniement de l’humour. Quand Joseph de Maistre (chambérien, donc francophone), ambassadeur du roi de Sardaigne, arriva à la cour de la Grande Catherine de Russie, en 1804, c'est-à-dire au tout début du 19e siècle, il constata que tous y parlaient un français élégant et recherché dont ils connaissaient toutes les finesses. N’est-ce pas justement dans l’élégance du parler et la recherche des nuances que réside l’âme d’une langue, dès lors que ses locuteurs ont la volonté de vouloir en dépasser le caractère strictement utilitaire limité aux échanges de la vie quotidienne ?

En 1815, au Congrès de Vienne, alors que la France était vaincue et menacée de découpage par les coalisés, les débats se déroulaient en français et la seule personnalité ô combien forte de Talleyrand ne suffit pas à expliquer ce fait.

En résumé, on peut dire que, durant de longues périodes de l’histoire du monde, le français fut la langue véhiculaire par excellence. Mais, au 20e siècle, la France, meurtrie et quasi ruinée par deux guerres barbares, vit son influence et celle de sa langue s’affaiblir comme se réduisit parallèlement son rôle économique. Peu à peu, l’anglais, d’abord affaire de snobs entre les deux guerres, suivit la montée en puissance des États-Unis et s’imposa comme première langue mondiale incontournable aussi bien dans les sphères financières et commerciales que dans les cercles scientifiques.

Quand une première union européenne commença à émerger au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, elle concernait six pays dont deux, l’Allemagne et l’Italie, avaient été battus. Il semblait donc difficile de placer l’allemand ou l’italien au rang de langue européenne. Le caractère vernaculaire du néerlandais, parlé à part entière aux Pays-Bas et en cohabitation avec le français en Belgique, l’écartait nécessairement de la primauté linguistique européenne. Restait le français ; or, on vit très rapidement l’anglais s’installer au premier rang bien que, et c’est là qu’est le paradoxe apparent, le Royaume-Uni, dont les ressortissants sont les plus anciens et les premiers locuteurs anglophones, ne voulussent point adhérer à la nouvelle Europe. C’est donc bien l’empire étasunien qui imposa l’anglais à ses vassaux européens. Ce qui n’était pas innocent…

Que les lecteurs ne se méprennent pas. Le rédacteur de ces lignes n’est par un franchouillard frileux. Si je respecte infiniment toutes les cultures qui se sont épanouies au fil des temps depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours, je ne cache pas mon inquiétude quand je vois la lourde menace qui pèse sur la diversité linguistique et culturelle, source d’enrichissement pour tous.

Saurait-on imaginer une société humaine qui n’aurait qu’une langue et qu’une culture uniformes ? Vers quoi un pareil modèle de société nous entraînerait-il ? Mais, tout bonnement, vers la « pensée unique », moyen radical d’asservissement des hommes et des peuples.

Certes, nous ne nions pas que le fait de parler une seule langue (l’anglais ou n’importe quelle autre) sur toute la terre faciliterait grandement nos échanges ordinaires : réserver un billet d’avion, retenir une chambre d’hôtel, commander un repas, etc. Mais, s’il est vrai qu’un billet d’avion est utile pour voyager, une chambre pratique pour dormir et un repas nécessaire à notre survie, on ne pourrait raisonnablement limiter nos besoins culturels à ces quelques contingences.

Défendre la francophonie ne relève pas d’une attitude chauvine car défendre la francophonie, c’est aussi défendre toutes les autres langues que l’anglais laminera aussi bien que la nôtre si nous abdiquons. Et c’est aussi, et c’est bien plus important, défendre la diversité culturelle et refuser l’avènement d’une pensée unique.

C’est en 1539 qu’à l’initiative du roi François 1er et en vertu de l’ordonnance qu’il y signa que la langue française devint la langue officielle de notre pays. Jusqu’alors, dans tous les actes de la vie publique comme dans les aléas de la vie privée, le latin en certains cas, les dialectes régionaux en d’autres, balkanisaient notre culture. Cette ordonnance royale eut pour effet bénéfique d’affermir la puissance et l’influence de notre pays jusque là morcelé en provinces. Aussi, je ne crois pas que le climat actuel qui tend à reprovincialiser la France soit de bon augure. Cette politique ne peut que déboucher sur son affaiblissement et la rendre plus vulnérable. Projetons-nous dans une vingtaine d’années (peut-être moins car tout va désormais très vite comme si le monde avait perdu son propre contrôle) et imaginons que la France soit devenue une mosaïque de provinces jalouses de leurs langues et de leurs usages et dans lesquelles les enfants devraient être obligatoirement bilingues, c'est-à-dire apprendre leur langue régionale (pour l’usage interne) et l’anglais (pour l’usage externe). Dans ce contexte, le français deviendrait vite une langue morte pratiquée seulement par quelques traditionalistes qui feraient aisément l’objet de railleries.

Menacé du dehors par le poids de l’anglophonie galopante et au-dedans par le morcellement de notre pays, le français trouve en réalité ses meilleurs défenseurs au sein des communautés francophones extérieures. On sait, depuis longtemps, que les grammairiens français les plus pointus sont des Belges Wallons, que les Québécois se battent sans relâche contre l’invasion perfide de leurs puissants voisins anglophones, que les élites africaines conservent avec le plus grand soin notre langue.

On se moque parfois du parler un peu désuet de nos amis québécois qui ont gardé certaines expressions anciennes du français que nous avons abandonnées de ce côté-ci de l’Atlantique. Mais, l’on sait aussi que ce sont eux qui ont traduit « e-mail » par « courriel » alors que nos académiciens, se référant bêtement à la loi Toubon, l’avaient traduit pas « mél », ce qui ne veut strictement rien dire et ne peut que montrer leur ignorance de l’origine de l’anglais « mail » qui est française et évoque le temps des diligences quand on transportait le courrier dans une « malle » accrochée à l’arrière du véhicule. Or, pourquoi parler de « mél » quand le mot « courriel », contraction de « courrier électronique », traduit parfaitement bien l’idée de ce « e-mail » apparu avec l’internet. En France et en Belgique, des associations font la chasse aux anglicismes excessifs qui s’insinuent dans notre langue à la manière des termites. Et, chaque année, l’une d’entre elles décerne, non sans humour, le « Prix de la carpette anglaise » à une personnalité ou à une institution française qui privilégie l’usage de l’anglais, tels Jean-Marie Messier qui proclamait au temps de sa splendeur qu’il n’y avait pas « d’exception culturelle française » ou Jean-Marie Colombani, le directeur du journal « Le Monde » qui reproduit chaque semaine en version originale des articles extraits d’un journal étasunien, ou encore tels l’Institut Pasteur ou l’école HEC qui exigent de leurs membres la rédaction en anglais de leurs rapports même si ceux-ci sont réservés à un usage interne.

Cependant, ces associations sont totalement ignorées des grands médias et, si elles ne sont pas clandestines, sont au moins confidentielles. Nos responsables politiques ne se soucient guère de la défense de notre langue qui n’est, à leurs yeux, qu’une incidence accessoire. Il est vrai que ce combat n’est pas très électoraliste…

Sans vouloir entrer dans un débat qui dépasserait largement le cadre de cet article, nous ne pouvons taire notre crainte face à une mondialisation fondée sur la « loi de la jungle » et où les plus forts, les plus riches, les plus armés dicteront nécessairement leur loi aux plus faibles, aux plus pauvres, aux plus pacifiques. C’est ainsi que va le monde ! Comme certains états foulent aux pieds les droits de l’homme, certains (et on aura compris que ce sont les mêmes) écraseront sous leur poids économique les diversités culturelles. Un monde standardisé, banalisé, incolore, transparent, déculturé, sera le lot des générations à venir. Pensée unique et obligatoire, religion unique et obligatoire, loisirs uniques et obligatoires, voilà que crépitent déjà les brasiers des « feux sans joie » où brûleront les livres des poètes et les derniers rêves des artistes.

Dans ce monde uniformisé règnera sans peine la pensée unique qui aura fossilisé nos patrimoines culturels. Déjà, toutes les télévisions du monde diffusent en boucle les mêmes feuilletons interminables et imbéciles ; déjà, tous les jeunes de tous les pays portent les mêmes fringues et ces mêmes casquettes ridicules qui donnent un air idiot aux moins sots d’entre eux ; déjà, toutes les mégapoles du monde se ressemblent avec leurs tours, leurs voies rapides et leurs agressifs panneaux publicitaires à tous les carrefours. Bientôt, il ne restera plus que quelques vestiges protégés entre deux immeubles bancaires ou deux sièges de multinationales, lesquels vestiges n’auront plus d’autre intérêt que celui d’attirer les touristes et leur belle monnaie unique.

Alors, direz-vous, et la francophonie dans tout cela. A-t-elle un avenir et, si oui, quel est cet avenir ?

En dépit de sa position géographique et de ses avatars historiques, la France n’est pas un pays latin, ni germain, ni anglo-saxon. La France a toujours su intégrer ses envahisseurs avec leurs cultures propres qu’elle a assimilées et qui ont enrichi son patrimoine. Et elle est encore capable de le faire, même si certaines manœuvres diaboliques tentent de faire échouer toute tentative d’intégration, même si les conditions économiques peu riantes rendent difficiles les dialogues, même si quelques politicards en mal de programme assoient leur fonds de commerce sur un patriotisme mesquin.

N’en déplaise à feu monsieur Jean-Marie Messier (déjà cité), il y a bel et bien une « exception culturelle française ». Et les Français n’ont pas à en rougir. On ne gagne jamais rien à renier son passé. Cultivons notre jardin et ne le laissons pas en jachère. Nous savons qu’il y a partout dans le monde des gens qui se passionnent pour la culture française et nous n’avons pas le droit de décevoir leur attente. Ils attendent un message différent de ceux que des modes gonflées par les médias leur balancent à bout portant comme autant de rafales de mitraillettes. Ne laissons pas les économistes embarbeler le monde. Aurait-on lutté au siècle dernier contre le prétendu « Ordre nouveau » préconisé par un fou éructant à la barbe des pays libres pour laisser progresser en douceur un « nouvel ordre » ?

La francophonie ne pourra, à elle seule, arrêter la marche des porteurs de la pensée unique. Mais, ce qu’elle peut faire, la francophonie, forte de son patrimoine et de l’intérêt qu’elle suscite de par le vaste monde, c’est inciter les autres espaces culturels à résister au nivellement des idées et à l’extinction des feux de l’esprit.

Voilà sa mission dans l’avenir, cet avenir qui est déjà présent et frappe à notre porte avec une insistance suspecte.

Yves-Fred Boisset

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 
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