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Aux sources de la poésie française Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Écrit par Yves-Fred Boisset   

SUR LES GENRES POÉTIQUES.

A peu de lustres près, voilà donc trois cents ans

Que Nicolas Boileau, par ses vers si plaisants,

Nous offrit ce joyau, ce trésor authentique,

Que sont les quatre chants de son «Art poétique».

Son siècle résidait en aspect du Soleil,

Les Lettres et les Arts célébraient leur réveil ;

Un grand siècle a besoin d'un essaim de Lumières,

Les cités de l'Esprit sont toujours les premières.

Cette chape de plomb que la latinité

Faisait encor peser sur notre identité

Au temps où le robin comme l'apothicaire

Disaient que le françois semblait langue précaire

Retardait l'éclosion de notre beau parler

Qui, las d'être patois, désirait s'envoler

A l'instar du poussin qui brise sa coquille

Ou du miraculé qui jette sa béquille.

Laissant aux troubadours le doux languedocien,

Le français officiel s'arracha du francien

Et ce fut à l'honneur de certains grands poètes

D'en devenir très tôt les meilleurs interprètes.

Ronsard et du Bellay, suivis de leurs amis,

Voulurent en leur temps, ils se l'étaient promis,

Défendre en l'illustrant notre nouvelle langue

Aux fins de l'affranchir de sa latine gangue.

Malherbe prit la suite et sa grande rigueur

Se mit à fustiger avec force vigueur

Tout ce qui pour ses yeux n'était pas impeccable

Et son regard encore aujourd'hui nous accable

Chaque fois qu'un désir ordonne à notre main

De graver quelques vers au creux d'un parchemin,

Car, féroce, il vécut en critique féroce

Et d'écrire après lui n'est qu'une épreuve atroce.

Il fixa cependant, nous lui en sommes gré,

Et n'acceptons jamais qu'il en soit dénigré,

Les règles qui devaient avec la Renaissance

Montrer la poésie en sa Toute-Puissance.

A la Cour du Grand Roi qui fut grand pour les Arts

S'il en fut autrement à bien d'autres égards,

L'artiste et son auteur côtoyaient les mécènes

Qui se tenaient ravis au bord des avant-scènes.

Sans Malherbe jamais la versification

Ne serait parvenue à cette perfection

Qui reste pour toujours attachée aux classiques

Pour leur obéissance aux normes syntaxiques,

A notre prosodie, à la chanson des vers

Qu'on ne doit entacher d'artifices pervers

Même si pour céder à la mode vicieuse

Cette façon de voir peut sembler prétentieuse.

Certains ont soutenu qu'il fut tyran des mots

Mais nous tenons cela pour jugement de sots

Car c'est en vérité les mots qui tyrannisent

Ceux que les cruautés des Muses galvanisent.

Ce n'est pas par hasard si, tels des ophidiens,

Ces Muses que l'on prend pour nos anges gardiens

S'amusent à jouer parfois les tentatrices

Alors qu'elles ne sont que nos inspiratrices.

Et, femmes dans leur âme autant que dans leur corps,

Riant de nos chagrins, pouffant de nos efforts,

Nous desséchant le cœur pour trois ou quatre rimes

Qui ne seront souvent qu'expressions de déprimes,

Ces Muses qui voudraient qu'on leur donne un baiser

Alors qu'entre nos mains nous aimerions briser

Cette lyre et ce luth qui nous rendent esclaves,

Savent nous enchaîner de mille et une entraves.

Quand Malherbe s'en fut, ce fut Boileau qui vint

Pour que le feu sacré qui brûle en l'écrivain

Et chez les vrais féaux de la belle écriture

Illumine toujours notre littérature.

Pour avoir généré tant de divins auteurs,

Pour leur avoir fourni de si grands protecteurs

Et peupler le Parnasse avec de vrais apôtres,

Cette époque est bénie entre toutes les autres.

Sous sa plume enjouée et son verbe brillant,

Boileau dissimulait l'âme d'un surveillant.

Condamnant tout laxisme et les moindres faiblesses,

Obligeant le poète à vivre de prouesses,

Rejetant sans appel toute compromission,

Exigeant de l'auteur l'entière soumission,

Les Muses de Boileau jouaient aux gendarmettes

Et menaient nos Anciens à grands coups de baguettes.

Aussi, que n'a-t-on point dénoncé ce Boileau

Regardé si longtemps comme un méchant bourreau

Car nombreux furent ceux qui prirent pour outrage

D'avoir à revenir vingt fois sur leur ouvrage.

S'il est vrai qu'on ne peut créer sans liberté,

Nul ne saurait sombrer dans la facilité

Et s'il est bon d'avoir un air de nonchalance,

L'écriture a besoin de grande vigilance.

Le poète est souvent traité de farfelu

Et ces vieux préjugés souvent ont prévalu

Comme ils le font encor pour tant de nos semblables

Qui de n'écrire point restent inconsolables

Et feignent d'ignorer que les vers sont un art

Qui n'autorise pas le plus petit écart

En contraignant celui qui l'aime et le cultive

A reprendre cent fois la moindre tentative.

Ceux qui de l'écriture exercent les métiers

Sont de ce siècle-là les humbles héritiers

Qui n'oublieront jamais que ce bel héritage

Constitue à leurs yeux un énorme avantage

Et, depuis trois cents ans, pas un seul écrivain

N'a voulu négliger cet immortel levain.

Qu'on le trouve courbé dessus une écritoire

Se recueillant ainsi que prêtre en oratoire

Ou droit devant l'écran de son ordinateur,

Le poète est toujours le continuateur

De Racine, Corneille ou même de Molière

A qui la belle langue était si familière.

On ne se lasse pas de lire et d'écouter

Ces beaux alexandrins, de se laisser flotter

Sur la vague ondulante où s'enfle la tirade

Avant de s'égrener comme pluie en cascade.

Leurs vers coulent si bien qu'on n'imagine pas

Que, tel un architecte armé de son compas,

Le poète d'alors peinait près de sa lampe

Jusqu'à ce que sa main fut prise d'une crampe

Pour ciseler longtemps chacune de ses rimes

Craignant à chaque instant de commettre des crimes

Contre la prosodie et contre son éthique

Et d'être en grande faute avec l'Art poétique.

Yves-Fred Boisset

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 
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