| A propos de la poésie |
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| Écrit par Yves-Fred Boisset | |
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Cet article a été publié sous forme de préface dans l’anthologie 2003 de « Florilège », 19, av. du Mâconnais, 21021 Dijon-Lac Cedex.
Soyons clairs. De toutes les expressions culturelles répertoriées dans les arts et les lettres, la poésie fait maintenant figure de parent pauvre. Vous savez, ce parent pauvre que l’on place au bout de la table et qui ne participe pas aux conversations de la tablée. Il ne suffit pas de se lamenter. Il faut tenter de comprendre les raisons de ce « désamour » qui se manifeste par un désintérêt généralisé envers la poésie et par un mépris même pas déguisé à l’endroit des poètes.
Est-ce la faute du public ? Est-ce la faute des médias ? Est-ce la faute de « on » ou des « ils » ? Et si leur hostilité à la poésie et aux poètes n’était que la conséquence du laxisme dont font preuve les poètes et les supports spécialisés qui les accueillent, souvent contre espèces sonnantes et trébuchantes ?
N’est-il pas venu le temps de faire notre examen de conscience ? Certains le pensent et ils n’ont sans doute pas tort.
Qu’évoque la poésie pour la très grande majorité de nos contemporains ? Pour les plus anciens, ceux qui ont fréquenté l’école au temps jadis où l’on y apprenait encore quelques chose et qu’on n’y faisait pas que de la discipline policière, la poésie rappelle ces longues fables ou tirades qu’il fallait apprendre par cœur et débiter devant le maître et les camarades (quelquefois goguenards) sur un ton monocorde. Pour les moins anciens, ceux de ces générations que des réformes et des réformes de l’éducation nationale ont sacrifiés sur l’autel de l’aventurisme technocratique, la poésie appartient à un univers abstrait où se croisent les utopistes, les autistes, les doux dingues et… les poètes. Aujourd'hui, lequel d’entre nous oserait se vanter publiquement d’être poète, d’aimer lire et écrire de la poésie ? La peur du ridicule nous retient et nous cachons notre passion au fond de notre jardin secret.
Il existe (pour ne parler que de notre pays) une multitude d’associations poétiques qui éditent des multitudes de revues et organisent périodiquement des multitudes de concours. Il faut bien admettre que la plupart d’entre ces associations n’ont d’autre but que celui de dresser une estrade à leur président, que la plupart d’entre ces revues n’ont d’autre raison d’exister que celle de montrer de face, de profil et de trois quarts, la photo de leur rédacteur en chef et de promouvoir ses propres œuvres, que la plupart d’entre ces concours n’ont d’autre perspective que celle d’échanger coupes et médailles avec les confrères. Dans ces organisations, on est peu regardant sur la qualité des textes poétiques publiés ou laurés, ce qui a pour effet, outre le maintien en bonne santé de la trésorerie desdites organisations, d’encourager passivement des gens qui croient être poètes parce qu’ils ont une vague idée des assonances mais ignorent les règles les plus élémentaires de la prosodie classique ou de la musicalité qui porte la poésie libre et, ce, sans oublier le fait qu’ils n’ont strictement rien d’intéressant à dire. Disons-le clairement. On n’est pas poète en saucissonnant des phrases creuses pas plus qu’on est peintre en balançant au hasard des jets de peinture sur une toile ou musicien en grattant maladroitement les cordes d’une guitare.
* * * Il faut prendre un certain recul et avoir fait quelques expériences cuisantes pour pouvoir extraire de ce magma soi-disant poétique les rares organisations sérieuses et recommandables.
Comme tout art, la poésie a ses exigences et ne peut se vautrer dans la médiocrité et le laxisme. Les poètes qui ont survécu aux rides du temps et des siècles sont ceux qui, en plus de la maîtrise de leur art, ont su témoigner, ont su s’impliquer, ont su participer à la vie de la cité. On ne témoigne pas, on ne s’engage pas dans une « tour d’ivoire ». Laissons les rimailleurs admirer la nature (qui n’est d’ailleurs pas si admirable que ça) et chanter les louanges archi-usées des petits oiseaux et des petites fleurs, fussent-elles bleues. Amis poètes, ne craignons pas de dénoncer les injustices, ne cachons pas nos colères, ne taisons pas nos engagements.
Noyés au milieu de cette société qui se déstructure sous nos yeux, confrontés au matérialisme qui balaie sur son passage toutes les valeurs humanistes douloureusement acquises au cours des âges, menacés par l’uniformisation culturelle qui tire notre patrimoine vers le bas, les poètes ont un rôle à jouer. La poésie, comme l’art et la littérature, ne saurait se mouler dans cette pensée unique qui se met en place dans le monde et nous prépare un avenir déculturisé et déshumanisé.
Les organisations poétiques ont donc actuellement deux importantes missions à accomplir : la première consiste à redorer le blason de la poésie vis-à-vis d’un public qui s’en est détournée, déçu par la mièvrerie de trop nombreux textes inutiles ; la seconde réside dans le combat qu’il nous faut désormais livrer (et peu nous importe son issue !) contre les armées riches et puissantes enrôlées au service des forces aveugles et violentes de la colonisation culturelle qui n’évaluent les êtres et les idées qu’en fonction de leur rentabilité immédiate.
Si nous ne nous battons pas pour faire revivre la poésie véritable, pour la crier à la face du monde, nous nous laisserons enfermer dans des ghettos dont les hautes murailles étoufferont nos dernier cris d’amour et de révolte. Que les « beaux esprits », les grands intellectuels, les bacs « + machin ou + chose » ricanent et nous brocardent, libre à eux ; ils sont libres de lécher les mains des puissants comme le chien de la fable nourri de soupes bien grasses. Nous, les poètes, nous qui ne voulons ni hurler avec les loups ni pleurer avec les agneaux, ne perdons jamais de vue que notre liberté est ce que nous avons de plus précieux et que nous ne devons jamais en céder la moindre parcelle sans risquer de la perdre totalement car elle est indivisible et insécable.
Sans rien abdiquer de leurs spécificités respectives et au lieu de tenter de tirer chacune a soi la pauvre couverture effilochée de la poésie, les associations poétiques feraient mieux d’unir leurs forces pour le sauvetage de cet édifice en péril.
Si je me permets de pousser ce « coup de gueule » qui pourra étonner certains confrères et, peut-être, en scandaliser d’autres, c’est, d’abord, parce que j’aime réellement la poésie et que je veux la défendre contre le laxisme et les profiteurs qui polluent cet art merveilleux. Yves-Fred Boisset |
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